Raynald Maheut : “La conjoncture restera compliquée jusqu’en 2022” (1/2)

Développement territorial
Raynald Maheut : “La conjoncture restera compliquée jusqu'en 2022” (1/2)
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Première partie de notre entretien avec Raynald Maheut, Vice-Président en charge du Développement Économique et de la Pêche de l’Agglomération « Fécamp Caux Littoral ».

Votre agglomération disposait-elle d’un plan de continuité d’activité ou d’outils équivalents qui lui ont permis de réagir rapidement face à la crise en mars 2020 ?

Raynald Maheut

Raynald Maheut

La collectivité n’en disposait pas à proprement parler. Mais, d’une part, le fait que le Directeur général des services soit mutualisé entre la ville et l’agglomération et que la maire de la ville de Fécamp soit également la présidente de la communauté d’agglomération a permis de coordonner la prise de décision et de réagir vite aux évènements. D’autre part, a notamment été créé, face à cette situation de crise, un plan de continuité pour chacun des services, afin de répondre à l’urgence de la situation par une nouvelle organisation conforme aux directives nationales, qui permette de maintenir un certain niveau de service. Concrètement des outils numériques ont été mis en place, à la fois pour répondre aux attentes de l’État et assurer la continuité des services. Le déploiement du télétravail notamment a conduit à procéder à une analyse fine des services pour identifier les besoins en présentiel. Au sein du service dévéco dont je m’occupe, les agents se sont mis à travailler à distance en lien avec les services de la ville. Tout a ainsi été fait par visio, puisqu’on a investi dans le matériel et des licences spécialisées pour développer la pratique.

Cette évolution nous a conduit à adapter nos méthodes de travail. À titre personnel, ça m’a rendu plus disponible. Certes, cette disponibilité s’est faite au détriment de la convivialité. Mais elle nous a permis de gagner en réactivité. À tel point qu’aujourd’hui, se déplacer pour participer à des réunions à 100 km devient un problème en termes d’empreinte carbone mais aussi de temps passé dans les trajets.

Ce temps ne serait-il pas mieux employé à d’autres tâche ? C’est souvent le cas. La mise en place de la vidéo a ainsi permis d’augmenter la productivité du service, ce qui, dans une crise telle que celle qu’on a connu, a été un plus pour répondre aux attentes des entreprises. D’autant que, dans les réunions, on a eu plus d’acteurs que ce qu’on aurait eu en présentiel dans certains cas.

Dernièrement, j’ai encore fait une visio avec les banques et les experts comptables, ce qui m’a permis d’avoir plus de retours. J’ai pu toucher des professionnels que je n’aurai pas touché en présentiel. Car les réunions se font alors le matin au format petit déjeuner ou le soir. Mais le soir n’est pas forcément propice à la disponibilité. La visio s’est donc révélée être un outil parmi d’autres intéressants pour faciliter les échanges de la cellule de crise.

Quelles initiatives avez-vous tiré de ces échanges pour soutenir l’économie de votre territoire face à une crise sanitaire inédite depuis un siècle ?

Le service, que je dirige, est tout de suite entré en contact avec un très grand nombre d’entrepreneurs et d’artisans. Ses agents se sont fortement mobilisés pour échanger avec les chefs d’entreprises sur les difficultés qu’ils rencontraient, les accompagner, notamment en les informant des différents dispositifs d’aide : on a mis en place une activité de veille juridique pour tenir les entrepreneurs au courant des réponses apportées par les pouvoirs publics à la crise. Cela nous a permis de donner des réponses « sur-mesure », mais on ne s’en est pas contenté : on s’est également servi des réseaux sociaux pour communiquer et favoriser les « click and collect ». L’idée nous avait été suggérée par certains internautes et on l’a d’emblée adoptée. Nous avons ainsi mis à la disposition des commerçants des outils avec les contacts clés à solliciter pour les aider. Cela a été très utile à certains restaurateurs qui se sont tout de suite convertis à la pratique. Il faut savoir que les pages Facebook, Instagram, Twitter de la ville de Fécamp et de l’agglomération sont énormément suivies, ce qui facilite le dialogue et le partage d’informations. En concertation avec l’office de tourisme, on a ainsi pu diffuser un maximum de nouvelles par leur biais mais aussi repérer les bonnes idées.

Avec la ville de Fécamp, en lien avec la CCI, on a également pu mettre les gens en relation pour aider les commerçants à s’équiper en vue de ces « click and collect », sachant que cela prend énormément de temps de mettre en ligne les produits. L’association des commerçants s’est beaucoup impliquée sur le sujet. Certains commerçants ont ainsi pu maintenir leur chiffre d’affaires, notamment dans l’habillement. Le fait que certains parisiens soient venus se confiner à Fécamp lors du premier confinement a par ailleurs permis de soutenir le secteur du tourisme, en consommant des primeurs, de la boucherie, de la boulangerie, etc.

Parallèlement, l’agglomération a mis en place des aides pour soulager le budget des entreprises durement mises à mal. La décision a été prise d’exonérer la cotisation foncière des entreprises des 2/3 pour les entreprises les plus impactées comme d’exonérer les loyers des entrepreneurs hébergés par l’hôtel d’entreprise de la communauté d’agglomération.

Et par la suite, comment les choses se sont-elles passées ? Quelles ont été les conséquences économiques de la première vague ?

La baisse d’activité a été très nette sur le territoire. Elle s’est traduite par l’arrêt des stratégies de développement des entreprises existantes mais aussi le report des projets de création d’entreprise.

On a constaté une baisse dans l’activité de recherche du foncier. Pendant au moins 6 mois, les entreprises ont mis la pédale douce sur les investissements, notamment dans l’agro-alimentaire : les agrandissements d’usine prévus ont été reportés, en particulier un projet dont nous avions connaissance et visant à doubler la surface de production.

Le constat a été le même avec les entreprises tournées vers l’aéronautique, même si les choses redémarrent doucement. D’après nos projections, la conjoncture restera compliquée jusqu’en 2022.

Votre communauté d’agglomération a-t-elle pu s’appuyer sur une agence de développement économique ?

La ville et son agglo ont travaillé en étroite collaboration avec l’Agence de développement de Normandie (ADEN), notamment pour les aides Impulsion Relance et Impulsion Résistance Normandie, cofinancées par la Région et l’Intercommunalité. Nous avons pu, avec notre connaissance du terrain, signaler à la Région Normandie les entreprises qui passaient à travers des dispositifs de l’État. De cette façon, la Région Normandie a pu faire du « sur-mesure » afin de soutenir des activités économiques et éviter ainsi la destruction d’entreprises et d’emplois.

Parmi les mesures prises pour soutenir l’activité économique pendant la crise sanitaire, il y a le relèvement du seuil des marchés publics de travaux à 100 000 euros. Cela vous a-t-il été utile ?

Dans notre cas, l’augmentation des seuils a donné de la souplesse. Elle a été une source de réactivité. Par exemple, on en a profité pour répondre à une demande ancienne en créant des places de stationnement sur la zone industrielle dont le nombre était notoirement insuffisant. Il faut toutefois savoir que le rehaussement des seuils n’empêche pas les grandes entreprises de candidater. Compte-tenu de la conjoncture, elles n’hésitent ainsi pas à se positionner sur des chantiers beaucoup plus petits, quitte à sous-traiter derrière.

D’autres chantiers ont toutefois été stoppés. C’est notamment le cas de la rénovation du centre-ville. La ville de Fécamp avait été lauréate de l’opération « cœur de ville » avant la crise. Des travaux avaient ainsi démarré comme la rue piétonne. Il reste certes des rues parallèles à faire. Mais le plan de travaux est en suspens : le choix a été fait de les faire redémarrer plus tard. L’État s’est montré compréhensif en décalant certains crédits – même s’il y a beaucoup de financements en propres dans l’opération. Deux raisons à ce choix : d’abord, il s’agit bien sûr de ne pas davantage pénaliser des commerçants déjà durement touchés par les confinements ; mais la décision vient ensuite également de ce que certaines entreprises vont avoir, on le sait, un problème d’approvisionnement en matériaux, notamment dans les bâtiments-travaux-publics car le cours des métaux flambe. Le report des travaux est donc aussi une façon de faire des économies sur la durée en attendant que les prix retrouvent leur cours normal.

Propos recueillis par Fabien Bottini, consultant qualifié aux fonctions de Professeur des Universités

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