Anne-Claire Dubreuil : « Acculturer les agents au numérique sous un angle ludique »

Management

Entretien avec Anne-Claire Dubreuil, directrice de projets de transformation numérique à la Communauté d’Agglomération du Sicoval.

En quoi consiste votre rôle de directrice de projets de transformation numérique au sein de votre collectivité ? Quels sont par exemple les derniers projets que vous avez menés ?

Anne-Claire Dubreuil

Anne-Claire Dubreuil

J’occupe ce poste depuis deux ans maintenant. Celui-ci est rattaché volontairement à une DGA ressources et non à une direction des systèmes d’information afin de se concentrer sur la question des usages et non sur la problématique technique. Mon rôle au sein de cette direction de projet est d’assurer un management fonctionnel sur le sujet de la transformation numérique autour de trois piliers co-construits avec l’ensemble des agents et des directeurs du Sicoval et l’appui des politiques.

Le premier pilier est l’innovation dans la construction et la diffusion de services publics : comment construire un territoire « smart » en prenant appui sur de la data, de l’IA (intelligence artificielle) et proposer des nouveaux services à la population en mettant toujours l’humain au cœur de ces préoccupations et en travaillant sur des principes de co-design pour s’assurer de l’utilité de nos services.

Le deuxième pilier touche à l’accompagnement à la transformation numérique car il est essentiel de s’assurer que les personnes concernées sauront se saisir des nouveaux services produits. Nous accompagnons donc les agents, les élus, les citoyens et les professionnels sur le chemin de la culture numérique, en allant au-delà de la pratique des outils. Notre but est de faire comprendre toutes les opportunités que peut offrir le numérique mais aussi mettre en garde contre les risques autour de la pratique d’Internet et des réseaux sociaux.

Enfin, le troisième pilier repose sur notre ambition générale de conforter la filière économique et notamment tout le secteur de la filière numérique. Il s’agit de prendre appui sur cette filière pour accélérer les services et l’innovation. Ma mission est d’animer cette feuille de route qui est pilotée par Dominique Marty, un élu en charge de la transformation numérique.

Je travaille en équipe très restreinte : une personne qui s’occupe de l’aspect économique et un stagiaire qui travaille sur la sobriété numérique puisque l’ensemble de la feuille de route que j’anime est évidemment tournée vers un numérique solidaire, éthique, souverain, sobre et résilient.

Je supervise et mène également d’autres projets : la réalisation d’un modèle numérique de nos territoires enrichi de données humaines comportementales, qui permet à chaque agent de s’approprier la problématique, la mise en place d’un espace de gouvernance de la donnée aussi appelé co-data ainsi que l’élaboration de « chatbots » et l’amélioration de l’accessibilité numérique. Nous avons au total plus d’une centaine de projets en cours.

On constate une recrudescence des cyberattaques visant de nombreuses collectivités ou hôpitaux. Les agents sont-ils sensibilisés à la sécurité numérique ?

Depuis plusieurs années, la direction des systèmes d’information (DSI) accompagne les agents sur les problématiques de cybersécurité, ce qui est encore plus important en ce moment. Un grand plan de cybersécurité a été mis en place, ce qui nous permettra d’aller plus loin sur cette question. Au Sicoval, nous avons toujours pris le parti d’acculturer les agents au numérique sous un angle ludique pour donner envie plutôt que sanctionner ou contraindre. Des ateliers mis en place autour de ce thème abordent notamment la question de la création d’un mot de passe sécurisé. Une charte des systèmes d’informations, riche de nombreuses ressources, a été diffusée auprès des agents. Nous nous sommes appuyés sur des vidéos extrêmement ludiques réalisées par Airbus sur les divers risques informatiques et les avons partagées en ligne.

L’usage quotidien du numérique s’est accéléré avec le télétravail obligatoire durant la crise sanitaire. Constate-t-on en conséquence une meilleure maîtrise du numérique chez les agents ? Cette période a-t-elle à l’inverse mis en évidence une certaine fracture numérique ?

Au Sicoval, nous avions depuis plusieurs années mis en place le télétravail de manière progressive avec une expérimentation de 6 mois puis d’un an puis un déploiement total. Nous n’avons donc pas été surpris sur ce point mais nous avons dû accélérer la mise en place des postes informatiques, arrivant ainsi à 700 postes télétravaillables alors que nous étions plutôt partis sur une base autour de 400. En effet, le télétravail s’est accéléré avec la pandémie et les différents confinements. Ce qui a été intéressant dans cette période où le télétravail était davantage subi que choisi, c’est effectivement une meilleure maitrise des outils par les agents. On constate au fil de l’eau des pratiques qui se révèlent ainsi qu’une meilleure aisance dans les usages informatiques même s’il y a eu chez certains un « ras-le-bol » du numérique. D’autres personnes ont révélé des compétences ou des expertises que nous n’avions pas supposées, c’est le cas de certaines personnes travaillant dans des crèches qui ont mis en place des blogs, des jeux interactifs et des chansons enregistrées pour que les enfants puissent maintenir le lien avec la crèche.

Pour accompagner ces changements, nous travaillons aujourd’hui avec PIX, l’outil national de certification des compétences numériques, pour évaluer à l’échelle de notre collectivité la maturité numérique de nos agents. Cela concerne uniquement la pratique quotidienne du numérique, et non l’usage des applications ou des logiciels. À partir de cette évaluation, nous allons construire des plans d’accompagnement, de formations et d’ateliers de sensibilisation pour faciliter cette montée en compétence numérique. L’objectif est d’accompagner chaque agent pour qu’il soit plus à l’aise dans cette société numérique, que ce soit à titre personnel ou professionnel. Je pense que nous avons tous aujourd’hui une conscience aigüe de la nécessité de pratiquer ces outils, même si cela a été subi cette année.

En ce qui concerne la fracture numérique, il y a probablement des personnes plus en difficultés que d’autres mais il n’est pas toujours aisé de les identifier. Notre souhait est d’accompagner et rassurer les agents et faire évoluer les métiers qui peuvent être fatiguant sur le plan psychique ou physique. Enfin, nous souhaitons faire en sorte que ces agents soient le plus à l’aise possible avec le numérique et permettre la mobilité professionnelle en interne.

Vous participez au projet de coordination territoriale pour l’inclusion numérique (CTIN), lancé le 18 février dernier. Tout d’abord, d’où est venue l’idée de ce projet ? Quels en sont les objectifs et quels moyens vont être mis en œuvre ?

Le Sicoval est engagé depuis plusieurs années sur cette question d’inclusion numérique. Nous avons une filière économique sur le numérique très dynamique malgré la crise. Le sujet de l’inclusion numérique a naturellement pris de l’importance chez nous en raison des nombreuses entreprises de la grande agglomération toulousaine tournées vers le numérique. L’idée étant que toutes ces innovations, ces nouveaux services et les potentielles opportunités offertes par le numérique et par nos entreprises devraient profiter à tous.

En février 2019 nous avons signé une charte « Territoire France connectée pour un numérique inclusif » avec Mounir Mahjoubi, secrétaire d’État chargé du numérique à l’époque. Il était prévu dans cette charte que l’on puisse bêta-tester un certain nombre d’outils qui sont aujourd’hui utilisés à l’échelle nationale comme APTIC, le pass qui permet de financer de la formation numérique, PIX et Aidants Connect, la plateforme qui sécurise les échanges administratifs entre aidants et aidés. Jacques Oberti, président de la communauté d’agglomération du Sicoval, est également vice-président en charge de l’inclusion numérique de la commission numérique « Les Interconnectés ». Il a réalisé avec d’autres élus un manifeste, remis à Cédric O, intitulé « Agir face à l’urgence de l’illectronisme » qui regroupe des préconisations et des engagements pour agir contre l’illectronisme sur nos territoires. Cédric O a jugé intéressant le sujet de la conférence des financeurs, projet inscrit dans ce manifeste, et a souhaité l’expérimenter à l’échelle des territoires. Cela représentait des enjeux importants (une gouvernance à imaginer, un modèle économique à trouver) pour développer l’inclusion numérique sur les intercommunalités.

Cinq territoires sont engagés sur cette coordination territoriale d’inclusion numérique : la communauté d’agglomération de La Rochelle, du Sicoval, Lyon Métropole, Lille Métropole et l’Eurométropole de Strasbourg. Nous avons défini ensemble un périmètre d’expérimentation, validé par l’ANCT, pour une durée d’un an. Au sein de cette coordination, on retrouve des personnes issues des institutions, des associations de médiation mais également des acteurs du privé qui sont prêts à allouer des ressources à ce projet collectif. Enfin, nous essayons actuellement de trouver un moyen d’inclure la participation citoyenne au sein de cette gouvernance. L’enjeu principal de cette CTIN est de montrer la pertinence d’une organisation extrêmement large regroupant des acteurs privés et publics pour pouvoir avancer sur cette question d’inclusion numérique et répondre aux défis qui se présentent à nous.

Propos recueillis par Julien Prévotaux

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