Mettre des mots sur l’horreur, une nécessité aussi pour les personnels hospitaliers

Santé

« Vidé, écœuré mais vivant ». Jonathan, étudiant en médecine, de garde le soir des attentats, tente une semaine après de mettre des mots sur l’horreur. Et de se raccrocher à l’expérience rassurante de professionnels soudés pour chasser l’indicible.

« Cela a été un gros réconfort de s’apercevoir qu’on était une équipe, que dans ce chaos, tout était en fait très organisé et qu’on arrivait à prendre en charge chaque patient dans un temps record », raconte à l’AFP ce jeune externe de la Pitié Salpêtrière, de garde le soir des attentats du 13 novembre qui ont provoqué la mort de 129 personnes et fait 352 blessés. Des victimes gravement blessées, des corps déchiquetés par les balles des kalachnikov. Une médecine de guerre où il faut parer au plus pressé, avec des miracles parfois, comme cette balle qui s’est arrêtée dans le foie d’un patient à « deux centimètres du cœur », raconte encore étonné le jeune homme en quatrième année de médecine.

« La situation a été exceptionnelle pour le personnel par son ampleur, le nombre inhabituel de blessés et leur jeunesse », analyse le psychiatre Nicolas Dantchev, en charge de la cellule psychologique mise en place à l’Hôtel-Dieu pour le personnel de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). « Certains se sont projetés croyant voir leur enfant, d’autres leur ami », rapporte le psychiatre qui reçoit depuis quelques jours aide-soignants, infirmiers, médecins, ambulanciers… hantés parfois par un « sentiment paradoxal de culpabilité ».

« Ils se disent qu’ils auraient pu transporter plus de victimes dans les ambulances, même si c’était impossible. Ils se font des reproches de manière tout à fait irrationnelle », analyse le Dr Dantchev. « Rassuré » par cette marée de blouses blanches « au garde à vous », sous les ordres des médecins régulateurs, Jonathan se souvient s’être concentré sur son travail, porté par l’adrénaline. Ce n’est qu’une fois sa garde terminée qu’il ressent « l’énorme contrecoup ».

Se raccrocher à la survie d’un jeune blessé

Sur le chemin qui le mène de l’hôpital à son domicile, l’étudiant craque : « Je n’arrivais plus à m’arrêter de pleurer », raconte-il pudiquement. « Triste, vidé et écœuré, mais bien vivant contrairement à beaucoup d’autres, croisés ces douze dernières heures », écrit le futur médecin sur son compte Facebook afin de répondre à ses amis qui le pressent de questions. Il ne parvient pas à aller dormir. Il revoit l’image de ces parents à qui l’on apprend que la vie de leur fils, dont le corps a été perforé à plusieurs endroits par une balle, ne tient qu’à un fil. Sous le choc, ils n’entendent pas, ne comprennent pas « malgré les mots très simples du chirurgien », se rappelle Jonathan.

De repos dimanche, l’étudiant en médecine attend avec impatience de revenir travailler lundi pour avoir des nouvelles du jeune homme sur qui il dit « avoir tout misé » et raccroché ses espoirs. Il veut retrouver ses collègues, ce groupe qui l’a porté. Mais les urgences du week-end passé, l’ambiance à l’hôpital est devenue lourde, triste, chacun à retrouvé ses esprits, le temps est à la réflexion. « L’hôpital est très calme, le silence impressionnant. Les couloirs sont vides, pas de chariots qui grincent, de personnel qui s’apostrophe. Tout le monde est concentré », partage une employée de l’hôpital.

« Le plus important est de mettre des mots sur les images, ses émotions, parler avec des amis, la famille, ne pas garder pour soi ces images qui certes resteront gravées, mais doivent avec le temps être de moins en moins répétitives »,  explique le Dr Nicolas Dantchev.

Par « manque de temps » et parce qu’il n’en a pas ressenti le besoin, Jonathan n’a pas souhaité se rendre à la cellule psychologique. « J’ai eu le sentiment du travail accompli, que tous ensemble, on avait réussi à sauver des gens. Ce que je retiens au-delà des images dures, c’est cette cohésion. C’était très beau », conclut le jeune homme. « Je m’estime chanceux, heureux de faire ce métier ».

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