Portraits d'acteurs

Michel Vayssié

Michel Vayssié

Avocat Associé, Droit et stratégie de l'action publique, cabinet Rivière Avocats Associés

« J'ai quitté les fonctions de directeur général des services de Bordeaux Métropole pour une retraite active. J'endosse la robe d'avocat pour exercer au sein d'un cabinet bordelais tout en restant très attaché à l'action publique. »

Quelles sont vos fonctions actuelles et les grandes étapes de votre parcours professionnel ?

Michel Vayssié : Je vis une période totalement inédite de ma vie professionnelle. J’ai quitté les fonctions de directeur général des services de Bordeaux Métropole pour une retraite active. J’endosse la robe d’avocat pour exercer au sein d’un cabinet bordelais tout en restant très attaché à l’action publique.

Quelles ont été les grandes étapes de votre parcours professionnel ?

Michel Vayssié : Mon itinéraire professionnel n’est pas linéaire. Il est le résultat d’opportunités qu’offrent le service public, à l’encontre d’une vision stéréotypée de la vie de fonctionnaire. Dans les années 80, travailleur social à Paris, j’ai vécu la solidarité active et militante avec les victimes du mal logement dans un quartier aujourd’hui totalement restructuré. Directeur adjoint d’un service départemental d’action sociale, j’ai été jeté dans les questions de management et de gouvernance aux prémices de la décentralisation : une page blanche qui se nourrissait d’initiatives et d’enthousiasme. Une rencontre m’a offert un horizon insoupçonné : j’ai préparé et réussi le concours d’entrée à l’ENA (1997). J’ai découvert un nouveau monde qui répondait à ma soif de connaissances et m’a initié à une très grande diversité d’actions et d’acteurs. Durant ma scolarité, j’ai eu la chance d’effectuer un stage au  Bureau International du Travail à Turin. J’y ai côtoyé des salariés, fonctionnaires, entrepreneurs, de tous les pays. J’y ai appris la définition polysémique de l’intérêt général, décliné selon les cultures et les régimes politiques. L’Italie, terre d’émigration de mes aïeux, m’a accueilli : mes racines affleurent. J’en suis resté proche géographiquement avec un poste de magistrat de Chambre régionale des comptes en Corse. J’en ai aimé la rigueur méthodologique et la vertu du délibéré mais le contrôle n’était pas fait pour moi ou l’inverse.
J’ai regardé de nouveau vers les postes de direction générale en collectivités locales. Au gré des rencontres humaines – toujours déterminantes -, j’ai exercé dans les Départements de l’Essonne et du Pas-de-Calais, à la Communauté urbaine de Bordeaux, à la Ville de Lille et de nouveau à Bordeaux Métropole.

Quelles sont les qualités essentielles inhérentes à vos fonctions ?

Michel Vayssié : « Auscultare » en référence à la tradition bénédictine. Écouter, et plus les responsabilités sont importantes, plus il faut être en capacité d’écouter les signaux faibles, ceux qui annoncent la différence, l’inattendu, l’incertain. S’ouvrir à la confiance pour rompre l’isolement et faire vivre un collectif. Oser ses analyses, ses décisions et parfois ses échecs. J’aime dire que le DGS doit sécuriser pour mieux prendre des risques. C’est un paradoxe que j’ai souvent eu la chance de partager avec les élus et mes collaborateurs.

Quel est le projet qui vous a le plus marqué ou dont vous parleriez avec fierté ?

Michel Vayssié : J’en citerai deux. Un très modeste mais qui m’a confirmé dans la certitude qu’un projet était affaire d’engagements personnels et collectif. Avec des collègues travailleurs sociaux, nous avons ouvert avec très peu de moyens un lieu d’écoute dans la mouvance des « maisons vertes », il y a 35 ans à Bergerac.
Le deuxième porte les traces d’une utopie collective : la candidature de la ville de Lille au label « Capitale verte européenne ». Un an d’enthousiasme partagé, de compétences déployées, de mini-projets sortis de terre, de visions d’avenir, sans oublier les tensions à dépasser dans la confiance avec les élus et les partenaires. La fierté d’être sélectionné à Oslo parmi les trois villes européennes finalistes. La déception de ne pas monter sur la première marche mais moins forte que l’élan de l’aventure.

Avez-vous un rêve que vous souhaiteriez concrétiser ?

Michel Vayssié : J’ai de la chance car il va se concrétiser. En quittant mes fonctions de magistrat de CRC, une passerelle s’offrait vers le métier d’avocat. Il y a 20 ans. L’histoire portait de grands noms du Barreau, certaines figures exaltaient la noblesse du droit et j’y retrouvai l’engagement de mon début de carrière. Et puis, je n’ai pas osé. La retraite m’offre une nouvelle opportunité. Je la saisis. Le rêve est sûrement moins idéaliste, nourri de la réalité du travail des avocats côtoyés et d’une relecture que j’en ai faite. L’âge le rend plus sage ! Je n’en entretiens pas moins une ambition : accompagner le développement de la médiation dans la résolution des différends avec les administrations. La pratique de ces dernières années m’a convaincu de cette nécessité.

Comment décririez-vous votre engagement personnel en tant qu’acteur public ?

Michel Vayssié : Mes proches diraient que c’est un engagement dévorant. Ils disent vrai. Ce n’est pas le sentiment d’être indispensable à l’action publique qui en repousse les limites mais celui d’exister dans la disponibilité. C’est plus une affaire personnelle qu’une raison d’État !
Malgré tout, les attentes vis-à-vis d’une direction générale ne supportent pas les temps de latence. Il faut être réactif sans chercher à occuper le terrain inutilement. Une collectivité locale est un système complexe qui peut très vite s’enrayer. J’ai toujours eu le souci d’éviter emballements et impasses. Pour cela il faut être disponible. Même quand mes collaborateurs assuraient une permanence institutionnelle, je restais à leur écoute pour conseiller, rassurer ou conforter une décision. Certains dossiers envahissent l’esprit bien au-delà des heures de bureau. Mais il faut le reconnaître, c’est aussi en dehors de ces heures – dîners, évènements culturels, sportifs et festifs – que s’enrichit l’intérêt professionnel et que se règlent des situations.

Quelle est votre citation préférée et pourquoi ?

Michel Vayssié : Ma citation préférée évolue au gré des lectures et des provocations d’auteurs. Celle du moment, je l’emprunte à Erri De Luca : « Il est dangereux de se pencher au dehors, dit l’écriteau officiel des temps modernes. Il est nécessaire de le faire » (in « Le plus et le moins »). La tentation du repli nous mine, le besoin de sécurité dans l’entre-soi nous étouffe. Dans mon mode de management, j’ai toujours eu pour constance d’« ouvrir les fenêtres », s’y pencher est encore plus vital.

Quelle est votre routine quotidienne pour prendre soin de vous ?

Michel Vayssié : Je n’en ai pas au sens où l’on peut comprendre un rituel. J’ai plutôt des constances. Évitez de transformer en drame les difficultés et les échecs ; pour cela, me réfugier dans la méthode pour dépasser l’obstacle. Avoir sous la main un livre pour m’échapper et me laisser transporter. Un  petit rite quand même : le dimanche matin, écouter le Bach du dimanche sur France musique.

Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus marqué dans votre carrière ?

Michel Vayssié : Les rencontres avec des personnes, qu’un langage un peu désuet désigne comme de « belles personnes ». Ce n’est pas un statut qui les différencie, c’est l’ajustement de leur engagement et de leurs valeurs. Les rencontres avec celles et ceux dotés d’une « forte personnalité ». C’est très subjectif. Elles et ils laissent une forte empreinte sur l’action publique par leur vision et leur courage. Je n’en citerai qu’une seule : Martine Aubry, maire de Lille quand nous avons travaillé ensemble. Je lui dois mon appétence pour l’urbanisme, l’appréhension du sens politique de la forme urbaine, des découvertes culturelles notamment artistiques, un trousseau de clés, non dénué d’humour, pour comprendre la vie politique.

Quels sont les deux changements les plus importants qui ont impacté votre carrière ?

Michel Vayssié : Un changement dans la vie institutionnelle. Je suis un enfant de la décentralisation, j’ai vécu l’émancipation au sein d’un Département jusqu’au partage du patrimoine avec l’État, digne parfois du déchirement entre héritiers. Je suis un inconditionnel de la liberté d’administration des collectivités locales que je vois s’effriter au fil des ans (Je dégaine facilement l’argument de l’art. 72 de la Constitution !). Cela m’affecte surtout quand élus et fonctionnaires se résignent à cet effritement.

Un changement dans la gestion de la chose publique. J’ai connu l’époque de l’acte unilatéral où seul le bras du juge administratif pouvait arrêter celui de la puissance publique. Le contrat, le partenariat, la participation des acteurs locaux et des citoyens, les enquêtes publiques… tout cela a modifié la nature et les modalités de la puissance publique. Je suis beaucoup plus à l’aise dans ce monde-là.

 

Propos recueillis par Hugues Perinel

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