Expert en communication stratégique, associé chez Backbone Consulting, Alban Saint-Joigny en est convaincu : l’intelligence artificielle (IA) jouera un rôle dans l’élection présidentielle de 2027*. Mais comment ? Alors que près d’un Français sur deux utilise désormais un « agent intelligent » occasionnellement, et un sur six chaque jour, les candidats pourraient-ils influencer les réponses obtenues ?
L’expert identifie deux risques majeurs. L’utilisation de l’IA par les candidats, leurs équipes ou leurs soutiens « plus ou moins officiels », lors de la campagne électorale. Et la construction de l’opinion politique. ChatGPT et autres agents intelligents, pourraient progressivement « devenir une source d’information politique privilégiée, voire exclusive, pour certaines parties de l’électorat ». Sans compter que, pour des recherches qui prenaient des heures, quelques minutes suffisent désormais.
Si les municipales de mars 2026 ont constitué un « tremplin exploratoire » de l’IA dans le cadre d’une élection, elle sera utilisée pour la première fois à un tel niveau de maturité technologique lors des présidentielles : simultanément outil de campagne, institutionnalisé par les partis et les candidats et source d’information et de fabrique de l’opinion.
« Slopagande »
Le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act) de juin 2024 pointe le haut risque que présentent les IA destinées à influencer des élections. En 2025, le Conseil d’État a considéré que les candidats aux élections municipales pouvaient recourir à l’IA pour préparer certains documents de campagne, « sans faire état de contre-usage spécifique ni de risques potentiels ». Alban Saint-Joigny estime que rien ne semble empêcher non plus les candidats de se faire assister par l’IA pour préparer leurs contenus et leur communication pour la présidentielle. Sauf les contenus visuels. Car, une part croissante des vidéos, images ou mèmes qui circulent sur les réseaux sociaux relèvent d’une forme de communication politique qui repose sur la production massive de contenus générés par l’IA. « Souvent volontairement absurdes, caricaturaux ou de mauvaise qualité », « leur objectif est moins d’informer que de capter l’attention, de divertir, de provoquer ou de déformer la réalité ». C’est la « slopagande », dérivé de slop (bouillie) et de propagande.
Tout dépend des sources de l’IA
De plus, l’entraînement des modèles d’IA, en majorité américains, crée des biais culturels ou politiques susceptibles d’influencer leurs réponses, ce qui pose un problème de souveraineté. Et tout dépend des sources sur lesquelles s’appuient ces réponses : sites spécialisés, sites d’entreprises, articles de presse grand public et spécialisés, forums (Reddit), contenus vidéo (YouTube, Wikipédia…), sources institutionnelles et gouvernementales et publications scientifiques, tous librement accessibles sur le web.
Mais l’IA ne peut pas utiliser les articles payants. Chaque entreprise cherche donc à obtenir une licence spécifique auprès des médias, afin d’entraîner ses agents sur leur « écosystème informationnel ». Par exemple, Gemini collabore avec l’Associated Press, The Guardian et The Washington Post tandis que ChatGPT traite avec Le Monde, le Financial Times et Reuters.
« Les candidats qui auront compris l’importance de nourrir l’écosystème informationnel dans lequel ces agents puisent – à travers leurs sites internet, leurs programmes, leurs publications sur les réseaux sociaux, les contenus de presse ou encore les pages Wikipédia – pourront accroître la probabilité que certaines informations les concernant soient reprises ou mises en avant », constate l’expert.
IA, dis-moi, pour qui dois-je voter en 2027 ?
Certains électeurs pourraient être tentés d’interroger l’IA pour choisir leur bulletin de vote. Selon une étude Toluna Harris Interactive publiée par le think tank Terra Nova en sortie d’urnes après les municipales de mai 2026, 16 % des Français ont effectivement fait appel à l’IA pour orienter leur choix. Les principaux modèles cherchent généralement à éviter de se substituer directement au choix politique de l’utilisateur, explique Alban Saint-Joigny. Mais ils peuvent déjà jouer un rôle dans la décision : comparaison des programmes, résumé des positions des candidats, mise en perspective de leurs propositions avec les convictions exprimées par l’utilisateur.
Pour lui, il est urgent de rendre « visible et contestable ce qui, aujourd’hui, ne l’est pas » : les critères de hiérarchisation des réponses des modèles d’IA en contexte électoral, la transparence sur les données et les arbitrages qui les sous-tendent, mais aussi la place que la puissance publique entend occuper face à des acteurs privés étrangers devenus, de fait, des intermédiaires de la vie démocratique.
L’enjeu est à présent de savoir si l’IA influencera la présidentielle à la marge ou de manière significative. Et dans quelle mesure le futur président de la République en aura bénéficié.
Marie Gasnier
* L’intelligence artificielle va-t-elle faire l’élection présidentielle de 2027 ?, note pour l’Observatoire de la tech et du numérique de la Fondation Jean-Jaurès
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Une IA ne produit jamais un choix neutre. Elle est entraînée sur des données sélectionnées, déployée par des entreprises qui ont leurs propres intérêts, et tend par nature à renforcer les « biais de confirmation », en renvoyant à l’utilisateur ce qu’il est déjà enclin à croire. |