Les élus ruraux et des villes moyennes analysent les municipales 2026

Publié aujourd'hui à 16h00 - par

Loin des métropoles, trois présidents d’associations d’élus ruraux, de petites et moyennes villes (Christophe Bouillon, Gil Avérous et John Billard) nous livrent leur analyse des résultats des élections municipales : percée du RN, délitement démocratique, rôle des maires, extension du scrutin de liste…

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Comme à l’accoutumée, la presse a beaucoup parlé des métropoles lors de cette campagne municipale. Mais que s’est-il passé dans la France rurale et celles des petites et moyennes villes ? Dans les communes de plus de 3 500 habitants, qui regroupent près de 69 % de la population française, la droite s’est imposée comme la principale force avec 1 267 maires élus, devant la gauche (829) et le centre (586)1. Ces chiffres marqueraient une tendance stable par rapport à 2020, avec une légère progression pour le centre.

RN et « sentiment d’abandon »

Avec une soixantaine d’élus dans les communes de plus de 3 500 habitants, selon différents observateurs, le RN par contre, signe une progression marquée, puisque ses élus n’étaient que 14 en 20202, les chiffres bruts nationaux restant toutefois très modestes. S’il n’a percé dans aucune grande ville, il a cependant progressé dans les villes moyennes, en conquérant par exemple Castres, Carcassonne (46 080 hab., Aude), Carpentras (31 619 hab., Vaucluse), Agde (29 939 hab., Hérault), Montargis (14 825 hab., Loiret) ou Saint-Avold (14 755 hab., Moselle), ou bien encore en faisant basculer des bastions communistes comme Vierzon (25 068 hab., Cher) ou Lillers (10 193 hab., Pas-de-Calais). « L’implantation traditionnelle dans l’arc méditerranéen et dans le Nord fait tâche d’huile », observe Christophe Bouillon, président de l’Association des petites villes de France (APVF). Les villes RN ont en commun d’avoir toutes des quartiers populaires importants. « C’est la France des sous-préfectures dont on dit qu’elle souffre, avec des actions de renouvellement urbain qui n’ont pas porté leurs fruits », analyse Gil Avérous, président de l’Association Villes de France. Pour lui, cela s’explique par « un véritable sentiment d’abandon. Les questions de fermeture des services publics, de mobilité ou de désindustrialisation ne sont plus circonscrites au rural mais s’étendent désormais aux villes moyennes. L’industrie automobile couvrait toute la France auparavant, elle survit désormais seulement, à travers les gigafactories, dans les Hauts-de-France et un peu dans l’Est… C’est aussi le contre-coup de la fermeture de nos casernes ou l’effet des grandes régions ». Enfin, dans les campagnes, traditionnellement vivier important du RN, la place de celui-ci n’est néanmoins pas facile à estimer, les candidats étant sans étiquette le plus souvent.

LFI est quant à lui le grand absent des petites et moyennes villes, et plus encore des campagnes. Il ne s’est implanté en solo qu’à Roubaix (98 286 hab., Nord). Ce parti est en effet traditionnellement fortement présent dans les grandes agglomérations et métropoles aux nombreux logements sociaux. À Châteauroux, « il n’y a pas eu cette fois de liste LFI à se présenter, précise Gil Avérous, car nous sommes très présents dans les quartiers populaires (ndlr : Lutte ouvrière a fait 2 % et le RN 12 % à Châteauroux) ». Globalement, « le vote observé au niveau national (ndlr : dernières législatives) ne se reporte pas localement », note Gil Avérous.

Abstention et dégagisme

Le délitement démocratique se mesure en trois points. D’abord l’abstention qui pointe au second tour à 43 % contre 36,5 % en 20143. « Il y a des listes uniques dans deux communes sur trois en 2026, soit plus qu’en 2020 ou 2014, même dans des villes de 10 ou 15 000 habitants. Cela favorise l’abstention », commente Christophe Bouillon. Celui-ci invoque aussi chez certains « le sentiment qu’il y a d’autres lieux de pouvoir (syndicats, associations…) pour obtenir satisfaction. Sans oublier les violences faites aux élus, les difficultés d’exercice du mandat, les marges de manœuvre réduites des collectivités dans le contexte budgétaire ou encore le contexte international. Tout cela n’incite pas aller voter ». Attention toutefois, le taux d’abstention reste traditionnellement moins élevé en rural qu’en urbain : 36 % dans les communes de moins de 1 000 habitants, contre 47 % environ dans les communes de plus de 10 000 habitants4.

Le délitement se mesure aussi à la difficulté bien réelle à constituer des listes, même dans les villes moyennes, et donc a fortiori dans les communes rurales. À Châteauroux où Gil Avérous a été élu maire pour la troisième fois, dès le premier tour avec 68 % des voix, ce dernier observe qu’« il n’y avait cette fois que 5 listes, contre 7 en 2014 et 2020. Sur ces 5 listes, 3 ont eu du mal à se constituer. Les gens hésitent à s’engager sur 6 ans ». Christophe Bouillon tempère toutefois : « Il y a 30 à 40 % de renouvellement parmi les élus municipaux. Mais, oui, le vivier ne se situe plus dans les partis politiques, mais davantage qu’auparavant dans les associations, parmi les parents d’élèves… Des personnes nous contactent parfois spontanément sur les réseaux sociaux pour se proposer ». De fait, 68 communes sont sans candidats en 2026, contre 106 en 2020 et 64 en 2014 : c’est très peu par rapport aux 37 944 communes françaises. Enfin, le dégagisme a été important : « Il y a eu une hécatombe parmi les maires sortants se représentant, y compris chez les maires ruraux5. Quand un candidat se présente face à un maire sortant, le phénomène de maire-bashing s’accroit. Le ras-le-bol vis-à-vis du monde politique redescend jusque dans les communes rurales, c’est nouveau », note John Billard, président par intérim de l’Association des maires ruraux de France, qui craint à cet aune, « une présidentielle violente ».

Par ailleurs, l’étiquette politique reculerait, même dans les villes moyennes, et « même si des équipes sans étiquettes cachent parfois des étiquettes, comme la liste Reconquête présentée à Châteauroux sans le dire, selon Gil Avérous. Les préfectures ont parfois du mal à lister les tendances politiques ». Un constat largement partagé par Christophe Bouillon et ses collègues de l’APVF.

« Il nous faut un président qui réussisse à emmener les maires »

Dans le contexte d’une France de plus en plus fracturée, les nouveaux maires contribueront-ils à retisser des liens ? Tous nos interlocuteurs en sont convaincus. John Billard rappelle le rôle joué par les maires lors de la crise des Gilets jaunes : « Ils ont permis d’élargir le débat en ouvrant leurs mairies et en recueillant les cahiers de doléances ». Pour lui, faire village constitue un rempart démocratique et passe par des communes fortes. « C’est le seul échelon auquel les citoyens ont encore confiance, de par sa proximité. Au moment du Covid, les maires étaient là encore », rebondit Gil Avérous. Mais pour lui, l’enjeu des prochaines présidentielles est important : « Emmanuel Macron n’a jamais eu de relais sur le terrain, il nous faut un président qui réussisse à emmener les maires, ce qui peut être facilité par des mandats qui coïncident quasiment… ». Pour Christophe Bouillon, le contexte national est impactant : « Si nos petites villes apportent de la cohésion via le réseau associatif, le projet de loi de finances pour 2027 sera un rendez-vous important pour donner aux collectivités locales les moyens de cette cohésion ». Incontournables, les maires.

Frédéric Ville

Le scrutin de liste paritaire dans les communes de moins de 1 000 habitants : satisfaisant ?

Alors que certains élus ruraux redoutaient que le scrutin de liste paritaire ne provoque des difficultés à constituer des listes, John Billard, président par intérim de l’Association des maires ruraux de France, assure que « globalement, sauf difficultés ici où là, cela s’est bien passé, avec une augmentation effective des femmes dans les conseils municipaux. Beaucoup de collègues m’ont dit que cela a été facile et que le nombre de conseillers municipaux obtenu est le nombre moyen (ndlr : 7 pour les communes de moins de 100 hab., 11 pour celles de 100 à 499 hab. et 15 pour celles de 500 à 999 hab., avec à chaque fois + ou – 2 possibles) ». Toutefois, il reconnait qu’il a dû personnellement s’en tenir à 9 conseillers municipaux (le minimum donc) au Favril (360 hab., Eure) où il a été réélu au premier tour sur liste unique. Il reste à vérifier au niveau national que certains conseillers ou conseillères municipaux(les) ne feront pas juste de la figuration. Quand certains ou certaines vous disent que leur présence sera compliquée, cela n’augure rien de bon… Pour John Billard en tout cas, les règles doivent être les mêmes entre toutes les communes : « La parité doit s’appliquer partout ou nulle part. Avant, le maire d’une grande ville ne se faisait pas rayer comme nous, maires ruraux, car ce n’est pas lui qui prend les décisions désagréables, mais sa police municipale », justifie-t-il.

1. Conquêtes par villes et partis, réélections, parité : le bilan chiffré des élections municipales 2026, Décryptage Sud Radio.

2. Dans les villes gérées par le RN : budgets sociaux sabrés, démocratie entravée, indemnités des maires augmentées…, Collectif Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa).

3. Les chiffres record d’abstention en 2020 (58 %) sont biaisés du fait de la crise de la Covid-19.

4. French municipal elections : Second round turnout sinks to 48.1 % at 5 pm

5. Selon un sondage Ifop/Ouest-France de mai 2025, 56 % des Français souhaitent voir leur maire réélu ; en creux, 44 % ne le souhaitent donc pas. En rural, Michel Gros, Gilles Noël, Laurance Bussière ou Sébastien Gouttebel (respectivement également présidents des maires ruraux du Var, de la Nièvre, de l’Eure et du Puy-de-Dôme) n’ont pas été réélus…