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Laurent Marie

Directeur général des services de la Ville de Port de Bouc

« Seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin. L'objectif du DG est la construction d'une organisation pérenne qui, j'ai envie de dire, survivra à son départ. Et cela ne peut se faire qu'au prix de l'adhésion des agents. »

Quelles sont vos fonctions actuelles et les grandes étapes de votre parcours professionnel ?

Laurent Marie : Directeur général des services de la Ville de Port de Bouc depuis moins de deux mois, j'ai eu un parcours professionnel plutôt atypique. Après une formation initiale dans la communication (BTS), j'ai eu diverses expériences professionnelles dans le secteur privé (communication et commerce) pendant les 6 premières années de ma vie professionnelle. Puis, après avoir été en parallèle jeune élu local à Longjumeau (20 000 habitants - 91), j'en suis devenu le Directeur de la communication en 1995. Deux ans plus tard, je rejoignais Thierry Mandon, alors maire de Ris-Orangis (28 000 habitants – 91) en tant que Chef de cabinet. Ce fut une rencontre marquante et fondatrice. En 1999, je quittais ma région parisienne natale pour découvrir le sud, avec une première expérience en tant que DGA à Allauch (20 000 habitants – 13) pendant 16 ans. Je n'imaginais pas une seconde rester aussi longtemps dans une collectivité, mais j'y ai occupé des fonctions s'étoffant au fil des ans (Tourisme, administration générale, sécurité, éducation).

Entre 2010 et 2012, j'ai souhaité développer mon cursus en obtenant un Master II de Sciences politiques à l'IEP d'Aix-en-Provence, le seul en France à proposer cette formation continue. Ce furent deux années éreintantes, car je poursuivais en parallèle mon activité professionnelle, mais réellement exaltantes, tant j'ai eu là l'occasion d'élargir ma culture générale, mes compétences techniques (juridiques notamment) et surtout d'effectuer des rencontres formidables, avec des enseignants qui avaient fait le choix d'avoir des adultes face à eux. Nos échanges étaient vraiment fabuleux. En 2015, j'ai rejoint la commune de Ceyreste (5 000 hab – 13) en tant que DGS, ce qui m'a permis de m'aguerrir à ces fonctions ; c'était un véritable challenge pour moi, l'entente avec le maire était exceptionnelle et nous avons pu mettre en place une nouvelle organisation de l'administration (40 agents), poser des règles, constituer une équipe managériale, accompagner les agents et porter des investissements structurants. Ce fut une période de réel épanouissement professionnel et de partage fort avec élus et agents.

Après 6 années intenses, j'avais le sentiment d'avoir un peu fait le tour et je saisissais une opportunité qui se voulait un tournant professionnel, en devenant Directeur administratif du Crédit municipal de Marseille, établissement public financier à vocation sociale. Je n'y suis resté que 10 mois, car j'ai compris très vite à quel point la vie en collectivité me manquait... Il faut parfois se priver des choses pour comprendre à quel point elles sont importantes pour soi. C'est ainsi que j'ai rejoint en octobre dernier la Ville de Port de Bouc (17 000 hab – 13) pour retrouver les fonctions que j'avais tant affectionnées. Mon arrivée ici, c'est d'abord l'histoire d'une rencontre avec le maire de la commune, Laurent Belsola, et son Directeur de cabinet. J'ai tout de suite senti que l'entente pourrait être forte, avec une réelle empathie et une claire volonté de mener une politique de service public, mêlant solidarité et responsabilité, ouverture et principe fondateurs. Ce territoire, à l'Histoire ouvrière très forte, dispose d'un potentiel considérable, avec des friches industrielles à repenser (un projet novateur de thalassothermie, des studios de cinéma qui constitueront le premier pôle national dans le domaine, etc), un programme ambitieux de rénovation urbaine (180 millions d'euros, 250 logements à détruire, des quartiers repensés) et surtout une puissance impressionnante du service public malgré des moyens réduits : des équipements culturels et sociaux de premier plan et nombreux (une médiathèque, un conservatoire, un cinéma, un théâtre, un centre d'art, une maison des services au public, etc), et tout cela dans un travail quotidien avec les habitants, en concertation. Cette ville est exemplaire en la matière. Mes journées sont longues et denses, mais j'adore ça. Les Port-de-boucains sont très attachés à leur territoire, à leur Histoire partagée ; ils sont porteurs d'une vraie richesse humaine. Je ne suis là que depuis moins de deux mois mais j'ai l'impression que cela fait un semestre. Il y a ici de très belles choses déjà faites, mais aussi de beaux chantiers à mener.

Si vous deviez décrire votre métier actuel en 3 mots, quels seraient-ils ?

Laurent Marie : Un DGS est un généraliste, il doit être capable de s'ouvrir à toutes les problématiques et c'est ce qui fait, à mon sens, le charme de la fonction.

En trois mots, je dirai donc tout d'abord « défi ». Mon quotidien est un challenge, et c'est ce qui me porte dans cette fonction. Je suis un homme d'objectif, je déteste la routine et j'aime les rencontres, la construction collective. Dans un territoire comme celui qui est désormais mon lieu d'action, le quotidien est un défi. Pour les élus, les agents mais aussi et surtout la population. Arriver à faire beaucoup avec peu, voilà l'alchimie du défi qui est le nôtre chaque jour.

En second, je dirai « cohérence », car l'action d'un DG ne peut s'inscrire que dans une dynamique collective. L'image du DG directif voire autoritaire est celle d'un autre siècle. Dans ce métier comme dans toutes les fonctions managériales, il est admis et nécessaire d'agir avec courage et honnêteté, pour permettre justement l'affirmation d'une cohérence de l'action, à défaut de quoi elle est souvent vaine.

Enfin je dirai un mot que j'affectionne particulièrement, mélange de la nécessaire polyvalence du DGS en particulier et des agents de la territoriale en général, ajouté au caractère vaillant dont doit impérativement disposer celui qui occupe un tel poste ; ça donne la « polyvaillance ». C'est d'ailleurs ce qui s'applique à la plupart des postes de service public, mélange d'ouverture et de pugnacité.

Quelles sont les qualités essentielles inhérentes à vos fonctions ?

Laurent Marie : En premier lieu, je dirai l'engagement, car occuper un tel poste ne peut se faire sans implication totale. Je ne parle pas seulement du temps de travail (un DG travaille souvent à mi-temps, c'est-à-dire 12h par jour...) mais aussi et surtout l'engagement dans sa mission de service public, en appui de la volonté de l'élu et en veillant aux moyens donnés aux agents pour atteindre l'objectif.

Seconde qualité nécessaire à mon sens : la cohésion. Dans le droit fil de la cohérence que j'ai évoquée à l'instant, c'est-à-dire l'alignement des paroles et des actes, la recherche permanente de la cohésion du groupe dont il a la charge est une préoccupation permanente du DGS. Seul on va plus vite, mais ensemble on va plus loin. L'objectif du DG est la construction d'une organisation pérenne qui, j'ai envie de dire, survivra à son départ. Et cela ne peut se faire qu'au prix de l'adhésion des agents.

Enfin, une troisième qualité me semble indissociable des deux premières, c'est l'empathie. Il m'est arrivé dans mon parcours de croiser le pire : la fausse empathie, l'empathie de façade, de circonstance. Si elle n'est pas sincère, c'est un boomerang qui revient à vitesse grand V et qui enterre la confiance durablement. Comme tout leader, le DGS se doit d'être exemplaire et sincère. Je ne parle pas là de sentimentalisme, mais bien de prise en compte du vécu de chacun, justement pour mieux l'aider à sortir de situations qui parfois plombent l'agent dans son évolution professionnelle.

Qu'est-ce qui vous fait lever chaque matin ?

Laurent Marie : Assurément le fait de se sentir utile. C'est ce qui fait que j'ai choisi de mener une vie professionnelle au cœur du service public de proximité. Le travail en collectivité territoriale est justement fondé sur le fait de transformer le quotidien de la population, de changer la vie comme le chantait Goldman. C'est parfois difficile, car un agent, comme un élu municipal, est « à portée de reproches » comme on dit ; notre choix, c'est de coller au terrain, avec ce que ça a de valorisant et de difficile. Agir, construire, réaliser, rassembler ce qui est épars, voilà ce qui me porte.

Quel est le projet qui vous a le plus marqué et dont vous êtes le plus fier ?

Laurent Marie : Sans aucun doute la construction de l'école Jean d'Ormesson à Ceyreste. D'abord parce que construire une école est toujours un évènement public de premier plan, donc une fierté pour un fonctionnaire y participant. Ensuite parce que la commune n'avait pas construit d'école depuis des décennies et que nous avons relevé le défi collectivement de façon remarquable : 8 classes et un restaurant scolaire, des bâtiments à ossature bois, conçus intelligemment par un groupement d'architectes, un coût adapté aux moyens de la commune (seulement 3 millions d'euros), un chantier mené en un temps record (6 mois d'étude et 14 mois de travaux), le respect du 1 % culturel avec la création d'un buste superbe réalisé par le sculpteur Gérard Lartigue, et enfin l'honneur d'avoir à nos côtés pour l'inauguration Françoise et Héloïse d'Ormesson, veuve et fille de l'écrivain. C'était la première école qui prenait son nom en France. La fierté des élus et agents qui avaient mené ce projet à bien était totale et justifiée.

Avez-vous un rêve que vous souhaiteriez concrétiser ?

Laurent Marie : À titre personnel, j'ai 3 enfants de 30, 18 et 14 ans dont je suis très fier et je vis avec quelqu'un que j'aime ; que demander de mieux ?

À titre professionnel, je ne souhaite qu'une chose simple : continuer à m'épanouir, à apprendre et à progresser. J'apprends tous les jours et j'estime qu'un jour où je n'apprendrai pas serait un jour perdu. L'apprentissage est parfois douloureux sur le moment, mais l'échec n'existe pas, tout ne doit être qu'expérience.

Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus marqué dans votre carrière ?

Laurent Marie : Tous les anonymes, ou pas, qui ont fait ce que je suis ; des rencontres en pire et en meilleur, inspirantes ou négatives. Aujourd'hui, on parle de « résilience », je parle juste d'expériences. Si je devais toutefois en évoquer une, je citerai Daniel Mayer, que j'ai rencontré un après-midi quelques années avant sa mort, à Orsay, dans la maison de retraite où il séjournait. J'accompagnais le maire avec qui je travaillais à l'époque et qui m'avait proposé de le rencontrer. C'était à la fois un acteur majeur de la vie politique française, un « grand Homme », puisqu'il avait été Résistant de la première heure, ministre, député, président du Conseil constitutionnel, président de la Ligue des Droits de l'Homme, et avant tout un homme d'une grande modestie, d'une simplicité hors pair. Nos échanges pendant quelques heures m'ont marqué à jamais. Il est parti aussi discrètement et généreusement qu'il avait vécu, en faisant don de son corps à la science. Il incarne ce que doit être pour moi un humaniste.

Quelle est votre citation préférée et pourquoi ?

Laurent Marie : Ces vers extraits du poème Invictus, de William Ernest Henley, source d'inspiration de Mandela pendant sa détention : « Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme ». Responsabilité, réflexion, action, tout est là.

Quels sont les deux changements les plus importants qui ont impacté votre carrière ?

Laurent Marie : Sur un plan institutionnel, comme beaucoup de mes collègues : la métropolisation de la vie locale. Sans doute qu'à Marseille la problématique est un peu particulière, car la ville centre n'est pas une locomotive mais qu'au contraire, la création de la Métropole n'a eu pour but ici que de panser ses plaies, sans doute en vain. D'ailleurs, les dernières décisions et celles à venir montrent que l'on en revient, avec le retour programmé de certaines compétences aux communes. La métropolisation n'a de sens que pour les compétences ayant un réel intérêt métropolitain. Or force est de constater que ça n'a pas été toujours le cas. La force des communes, c'est l'action locale de proximité, ce n'est pas du clientélisme, comme le décrivent trop souvent les partisans du « tous pourris ». Répondre aux besoins des populations reste la vocation première du service public. Je ne suis pas persuadé que ceci ait été le moteur de ces décisions.

Sur un plan humain, au risque de passer pour un doux rêveur, je dirai que mes changements majeurs sont le fruit de faits mineurs : les évolutions du quotidien, les rencontres, le hasard et la chance... J'essaye ainsi d'apporter ma pierre à l'édifice. Fort sur mes principes, mais ouvert à la progression.

 

Propos recueillis par Hugues Perinel

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