Comment l’Île-de-France est devenue le premier désert médical français

Santé

« Le premier désert médical français » : en Île-de-France, à quelques kilomètres de la capitale, de nombreuses communes manquent de médecins, un phénomène paradoxal dans la région la plus riche et peuplée du pays, qui risque de s’accentuer dans les prochaines années.

Longtemps, Delloula, 66 ans, avait son médecin. Mais ce dernier est parti en retraite et « personne ne l’a remplacé ». Cette ancienne femme de ménage, qui vit dans une cité de Seine-Saint-Denis, souffre de problèmes cardiaques et a régulièrement besoin de consulter. Avant de trouver une place dans un centre de santé, il lui est arrivé de devoir aller aux urgences, pour une banale consultation : « j’y ai passé la journée ».

Comme elle, 4,4 millions de Franciliens « n’ont pas accès à un généraliste comme ils le devraient », soit 37 % de la population, explique Didier Jaffre, directeur de l’offre de soins à l’Agence régionale de santé (ARS). « En quantité », la région est « l’endroit où vous avez le plus de médecins », mais, « rapporté à la population, nous sommes le premier désert médical français ».

Auparavant richement dotée en praticiens, l’Île-de-France perd des soignants : en 10 ans, elle a vu partir 2 000 médecins généralistes. Et le phénomène « concerne toutes les professions de santé, infirmiers, aides-soignants, manipulateurs radio… », souligne M. Jaffre.

À court terme, il y a bien « urgence », abonde Bruno Silberman, président de l’Union régionale des professionnels de santé (URPS) : 48 % des médecins libéraux franciliens ont plus de 60 ans, ce sont donc « la moitié des généralistes qui vont partir dans les 5 ans ».

« Un médecin traitant a en moyenne entre 1 500 et 2 000 patients en Île-de-France », ajoute Alexandre Grenier, directeur général de l’URPS. « Quand il part à la retraite sans trouver de successeur, on a ce nombre de personnes qui cherchent un nouveau médecin, dont entre 30 et 40 % de patients dits complexes, avec des pathologies chroniques ».

« Gérer la pénurie »

En Seine-Saint-Denis, premier département concerné avec 95 % du territoire « en tension », la problématique n’est pas nouvelle. Dès 2011 des médecins ont voulu y remédier à Saint-Denis. Aux pieds d’une des grandes tours du Franc-Moisin, l’une des plus grosses cités du département, ils ont créé un centre de santé associatif, la « Place Santé ».

La volonté était double : « répondre aux besoins de santé du quartier et créer une structure qui puisse attirer des médecins généralistes. Ça a marché, ceux qui étaient là au début sont presque tous restés », explique Anne-Gaëlle Provost.

Mais la médecin généraliste le constate : la désertification « s’aggrave ». « Il y avait d’autres cabinets sur le quartier qui petit à petit se vident : sur les six médecins généralistes, deux sont partis et n’ont pas été remplacés, d’autres sont en burn-out ».

Les spécialistes, kinés, orthophonistes, manquent aussi. Résultat, poursuit la médecin, « pas une journée sans avoir à gérer la pénurie. »

Pour les 15 000 habitants du Franc-Moisin, la présence de généralistes est essentielle. Surtout « pour les personnes âgées, les mamans avec des enfants en bas âge » pour qui se déplacer est plus compliqué, explique Wassila, 35 ans, venue accompagner sa mère, Delloula. « Le médecin de quartier connaît les problématiques du quartier, les conditions de vie ».

Coût du foncier

Parmi les raisons évoquées pour expliquer une telle désertification : des conditions d’exercice parfois difficiles, avec une activité soutenue dans une région fortement peuplée où certains patients sont en situation de grande précarité. À cela s’ajoute la spécificité de la vie en Île-de-France, le prix du logement, les transports, qui poussent certains soignants à partir.

Leur installation se heurte aussi à un problème spécifique : le coût du foncier.

Une équipe de jeunes médecins a, par exemple, voulu s’implanter à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) : le bâtiment coutait 550 000 euros, avec 800 000 euros de travaux.

En plus des mesures mises en place à l’échelle nationale, le syndicat, l’ARS et les collectivités investissent donc dans les murs. 85 projets ont été soutenus ces deux dernières années, pour 15 millions d’euros. Mais, « pour relever le défi il faudrait presque qu’on soit à l’inauguration d’une maison médicale par semaine », prévient M. Silberman.

Pourtant, même quand les bâtiments sont là, attirer des médecins peut s’avérer difficile. Ainsi à Ablis, commune d’environ 3 500 habitants dans le sud des Yvelines, le maire cherche « depuis un an » un praticien pour remplacer un des trois médecins.

« Annonces dans des publications spécialisées », recours à un cabinet de « chasseurs de têtes »… « rien n’y fait, pour l’instant on n’a pas de candidat », explique Jean-Louis Barth. « Tout est là, on a même racheté les meubles du médecin précédent, le loyer est très modéré », dit-il.

Élus en blouse blanche

Dans la maison médicale aux murs clairs, inaugurée près de l’église il y a huit ans, une affichette prévient : « fermeture définitive du cabinet le 28 juin 2019 ».

Le généraliste a rendu son dossier médical à Stéphanie Judenne qui, depuis, n’a plus de médecin traitant. Où va-t-elle aller ? « Point d’interrogation », dit en souriant cette assistante maternelle, qui évoque un praticien d’une ville voisine, déjà débordé. Une autre ancienne patiente de 85 ans « ne trouve pas non plus », glisse sa fille. « Elle est diabétique, donc ça devient de plus en plus compliqué… »

À l’ARS, on a clairement conscience de l’enjeu. « Il faut un véritable plan Marshall », « rendre attractif nos professions de santé en Île-de-France », dit Didier Jaffre. Des mesures sont à l’étude. L’ARS travaille avec le conseil régional qui souhaite notamment construire 11 000 logements pour permettre aux soignants de se loger. Un ajustement sur la feuille de paie n’est pas exclu : « il faut qu’on reconnaisse, dans les rémunérations, la spécificité des professionnels de santé franciliens », explique M. Jaffre.

En attendant, les maires continuent à se mobiliser. À La Verrière (Yvelines), commune populaire d’environ 6 000 habitants, les élus ont revêtu une blouse blanche aux vœux de la municipalité en janvier pour dénoncer l’absence de médecin depuis deux ans et la fermeture de la Protection maternelle et infantile (PMI). « C’est très préoccupant », estime l’édile, Nelly Dutu, qui compte interpeller le ministère de la Santé dans les prochains jours. « Cela ne va pas tarder à devenir un problème de santé publique ».

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