Pour des élections municipales à un tour

Publiée aujourd'hui à 11h00 - par

Entre alliances opportunistes et stratégies d'appareil, l'entre-deux tours des dernières élections municipales a brouillé le débat et éloigné les électeurs des enjeux de fond. La pertinence d'un second tour est remise en question au regard de ses effets sur la lisibilité démocratique. À l'inverse, un scrutin à  un tour aurait l'avantage de favoriser la clarification des offres politiques, de responsabiliser partis et électeurs, mais aussi de contribuer à une recomposition plus cohérente du paysage politique local.
Pour des élections municipales à un tour
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Alors que le second tour des élections municipales des 15 et 22 mars a été l’occasion de vives critiques sur la multiplicité et la diversité des stratégies électoralistes, c’est peut-être l’occasion de s’interroger sur l’intérêt de maintenir ce deuxième round. Il faut d’ailleurs rappeler qu’il ne concerne qu’une infime partie des 35 000 communes françaises puisque seules 4,5 % d’entre elles sont concernées, même s’il s’agit de toutes les grandes agglomérations.

Une alternative crédible

Le nombre de tours est beaucoup moins discuté que le mode de scrutin, majoritaire ou proportionnel, qui continue d’animer des débats enflammés avec des arguments déjà bien éculés. Le mode de scrutin à un tour n’est pas très répandu dans l’histoire politique française et a été retenu à quelques occasions, notamment pour les élections départementales de 1919 et 1924 (avec prime à la majorité), de 1945 et 1946 (avec représentation proportionnelle), de 1951 (avec apparentements).
Les arguments en faveur d’un seul tour sont nombreux lorsque l’on apprécie à leur juste valeur le niveau du débat entre les deux tours et le jeu parfois difficilement compréhensible des alliances entre partis.

Rationaliser l’offre politique

Il a le mérite de la simplicité et exige une certaine discipline des partis pour rationaliser leur offre politique. Son usage est fréquent dans des régimes bi ou tripartites où les clivages entre formations sont plus nets. À ce titre, le scrutin à un tour favoriserait la réduction du nombre de partis politiques et lutterait contre la tendance actuelle de multiplication des micro-partis, qui constituent autant d’écuries présidentielles pour certaines personnalités et conduisent du même coup à un éclatement du paysage politique encouragé par le scrutin à deux tours qui permet toujours, par le jeu des alliances, de tirer son épingle du jeu électoral.
L’existence d’un seul tour provoquerait une plus grande concentration des forces politiques qui, dans le contexte actuel de personnalisation à outrance de la vie politique, pourrait être salvatrice pour renouer avec une certaine cohérence collective. Ce serait peut-être, tout simplement, un moyen de revaloriser les partis au plein sens du terme là où se sont multipliés les mouvements comme autant de coquilles vides qui trahissent et accentuent le fait que les anciennes formations sont moribondes.

Tactiques opportunistes des partis

Fusion technique, désistement ou maintien, alliances diverses relèvent de tactiques opportunistes des partis dans l’entre-deux tours qui, pour la plupart, déçoivent les électeurs ou, au mieux, les laissent indifférents car désabusés. Ces stratégies d’appareil sont déconnectées des questions de fond et se contentent de quelques lieux communs, certes essentiels, rappelant principalement à la nécessité de faire barrage aux extrêmes, ce qui ne bâtit pas un projet sérieux de société.
Non seulement ce moment électoral ne produit que très peu de débats de fond mais il ne clarifie en rien l’offre politique attendue par les électeurs. Au contraire, toutes ces alliances de circonstances brouillent la clarté qui devrait être la sienne puisqu’elles se font au coup par coup, de manière opportuniste sinon aléatoire, sans ligne directrice sur les idées. Dès lors, loin de rassembler et de rationaliser, le deuxième tour offre une image chaotique des forces en présence.

La « tambouille » d’appareil de l’entre-deux-tours

Or, toute la « tambouille » d’appareil qui apparait au grand jour entre les deux tours du scrutin n’a nécessairement plus lieu d’être, en amont, lorsqu’il n’y a qu’un tour. Les partis doivent régler leurs différends et clarifier leur ligne politique avant de se présenter devant les électeurs.
Il s’agit donc d’un atout majeur pour responsabiliser les acteurs politiques qui doivent préalablement régler les liens qui les (dés)unissent. Le scrutin à un tour réduit chez les électeurs le sentiment de trahison, de petits arrangements, d’avidité de pouvoir des candidats et d’insincérité des convictions exprimées.

Le mythe d’un premier tour plus sincère

Cette responsabilisation est d’ailleurs aussi celle des électeurs. De la formule bien connue, au premier tour on choisit, au second tour on élimine, on déduit que seul le premier tour réfléchit l’image réelle de l’état de l’opinion. Mais une telle perception est très simpliste. D’une part, le vote utile au premier tour est largement pratiqué par les électeurs dans certaines circonstances et, d’autre part, le premier tour est à l’inverse parfois l’occasion d’un vote contestataire qui reflète moins une adhésion que l’expression un peu floue d’un mécontentement général.
Dès lors, le vote du premier tour est toujours un alliage complexe, et plus riche, que celui du second tour qui, s’il n’est pas toujours consacré à l’élimination, reste souvent insatisfaisant pour les électeurs : soit parce qu’ils répètent mécaniquement leur vote sans pouvoir lui apporter une quelconque plus-value, soit parce qu’ils ne perçoivent plus son sens après les alliances et compromis.

Un levier pour revivifier la démocratie locale

Se contenter d’un seul tour permettrait de responsabiliser les électeurs qui devraient arbitrer entre leur émotion et leur raison, sachant que leur vote sera immédiatement représentatif de la composition du conseil municipal.
Le tour unique de l’élection municipale constituerait le moyen d’une rencontre plus directe entre les responsables politiques et les électeurs, puisque les uns devraient clarifier leur offre politique qui en ressortirait plus collective et unie et les autres auraient un impact plus immédiat sur la composition des conseils municipaux par l’expression d’un vote qui devrait arbitrer plus clairement entre leurs différents besoins et attentes. S’il n’y a pas de recette miracle pour revivifier la démocratie locale et redonner aux citoyens le goût de la politique, certaines méritent peut-être d’être tentées.

Jean-François Kerléo, Professeur de droit public Aix-Marseille Université
et vice-président de l’Observatoire de l’éthique publique

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