Portraits d'acteurs

Marie-Laure Tirelle

Marie-Laure Tirelle

Secrétaire générale du Comité National d'Action Laïque

« Mon travail aujourd'hui vise toujours à lutter contre toutes les discriminations et à ce que les minorités ne subissent pas d'injustices. »

Quelles sont vos fonctions actuelles et les grandes étapes de votre parcours professionnel ?

Marie-Laure Tirelle : Initialement destinée à devenir professeur de SVT, mon parcours m'a amenée à passer le CRPE afin de m'ouvrir à davantage de disciplines. Après 3 années d'enseignement en CM1, j'ai découvert l'enseignement spécialisé auprès de collégiens en difficultés scolaires (et très souvent sociales). Je me suis spécialisée et ai exercé en éducation prioritaire. Je suis devenue directrice adjointe chargée de SEGPA en 2022 suite à une année de formation à l'INSHEA.

En parallèle dès 2017, je suis devenue représentante du personnel puis ai été missionnée sur le sujet de l'inclusion scolaire avec un temps de décharge d'enseignement pour passer responsable départementale du SE-Unsa 76 fin 2021. Je suis actuellement militante à temps plein au siège du syndicat à Paris. En charge du dossier de la laïcité, je suis aussi de ce fait secrétaire générale du comité national d'action laïque qui milite depuis 1953 en faveur de la laïcité par et au sein de l'École.

Si vous deviez décrire votre métier actuel en 3 mots, quels seraient-ils ?

Marie-Laure Tirelle : Je dirais : action, négociation et défense.
Action car les syndicats sont un acteur important dans l'évolution des politiques publiques et des conditions de travail des agents. Nous sommes, à l'Unsa, forces de propositions du fait de notre syndicalisme réformiste mais devons négocier voire s'opposer face aux représentants de notre institution qui ne sont pas toujours à l'écoute. En effet, à l'heure actuelle, les syndicats ont un rôle primordial à jouer pour défendre notre modèle social, en y intégrant de revendications issues de notre projet pour le service public d'éducation dans notre cas.
La défense de l'École publique et plus largement des services publics, mis à mal par les dernières réformes, est au centre de notre action.

Quelles sont les qualités essentielles inhérentes à vos fonctions ?

Marie-Laure Tirelle : Ma fonction demande beaucoup de persévérance, de pédagogie et d'organisation. J'ai en effet plusieurs missions qui m'obligent à toujours m'adapter aux situations qui peuvent être complexes et subites. Le sujet que je porte est, de plus, souvent l'objet d'instrumentalisation, de manipulation. Il faut donc pouvoir relever les erreurs et remettre la vérité en avant sans froisser les susceptibilités et éviter d'être « étiquetée » ; les avis sur le sujet pouvant entrainer rapidement des conflits. Il faut savoir aussi être patient : les évolutions liées aux négociations obtenues mettent en effet du temps avant d'aboutir et d'en voir les effets.

Qu'est-ce qui vous fait lever chaque matin ?

Marie-Laure Tirelle : Je pense que l'action que je mène, même si elle peut paraître dérisoire pour certains, est primordiale. L'éducation est un enjeu fondamental pour l'avenir de notre pays. L'émancipation dûe aux élèves par la transmission des savoirs et le développement de l'esprit critique (qui manque, on le voit aujourd'hui chez de nombreux citoyens qui se font avoir par des fakenews) doit permettre à chacune et à chacun de vivre la laïcité au quotidien. Nous avons la chance en France d'êtres libres, de pouvoir exercer nos croyances (ou non croyances) tel que chacun l'entend dans la limite de l'ordre public. Il faut que cette paix sociale, permise par la loi de 1905, perdure. Or, l'époque actuelle nous montre que certaines libertés durement acquises peuvent être remises en question rapidement.

Quel est le projet qui vous a le plus marquée et dont vous êtes la plus fière ?

Marie-Laure Tirelle : Je pense que tous les projets que j'ai pu réaliser avec mes élèves autour du théâtre m'ont beaucoup marquée. J'y pense souvent. Même si cela peut paraitre complètement différent de ce que je fais aujourd'hui, c'est lié.

Les pièces de théâtre que nous réalisions avec plusieurs collègues et plusieurs classes avaient vocation à développer la coopération, l'estime de soi et de modifier le regard porté sur nos élèves de SEGPA. Ils sont en effet souvent perçus comme des élèves à part et subissent moqueries et discriminations. Ces projets les mettaient dans la lumière, ils en étaient fiers ! Mon travail aujourd'hui vise toujours à lutter contre toutes les discriminations et à ce que les minorités ne subissent pas d'injustices. L'Égalité et la Fraternité sont trop souvent oubliées.

Avez-vous un rêve que vous souhaiteriez concrétiser ?

Marie-Laure Tirelle : J'aimerais surtout que mon travail ne soit pas vain et qu'il ait une utilité, pour les élèves, mes collègues et plus largement. Mon parcours professionnel s'est construit autour de rencontres, de signaux, d'envies. Aujourd'hui, je ne sais pas ce que je ferai dans 10 ans. On verra ce que l'avenir me réserve.

Personnellement, j'espère que mes enfants sauront s'épanouir dans leur future vie. Je leur ai montré le chemin en réalisant mes souhaits dès que j'en ai la possibilité. Je pense qu'on n'a qu'une vie et qu'il faut en profiter !

Quelles sont les rencontres qui vous ont le plus marquée dans votre carrière ?

Marie-Laure Tirelle : Il y en a eu plusieurs qui ont orienté ma carrière. La première fut celle de ma première directrice de Segpa, Isabelle Normand, qui m'a poussée à me spécialiser alors que je découvrais le poste... Ensuite, je pense à un collègue, Bertrand Joli, qui est devenu un ami. Il m'a lancée sur la demande de formation pour devenir moi-même directrice alors que je ne pensais pas en être capable. Et puis, Joëlle Ayache qui m'a « recrutée » au niveau du syndicat en Seine maritime et a été une sorte de guide dans mes débuts militants. Enfin, je dirais que la rencontre avec mon prédécesseur, Rémy-Charles Sirvent, au niveau national, m'a lancée sur mes missions actuelles. Ces rencontres m'ont en réalité permis les unes après les autres de faire mon chemin et de créer de nouvelles relations professionnelles. Qui sait celle qui me fera prendre un nouveau chemin ?

Quelle est votre citation préférée et pourquoi ?

Marie-Laure Tirelle : C'est une citation connue de Nelson Mandela « Je ne perds jamais : soit je gagne, soit j'apprends ». Je l'avais mise dans mon bureau pour mes élèves qui se considéraient toujours en échec car même s'ils ne parvenaient pas au même niveau que les autres élèves du collège, ils apprenaient de nombreuses choses. En croisant d'anciennes élèves un jour, elles m'ont dit « Madame, nous étions bêtes, on n'écoutait pas alors que vous aviez raison ! » alors je leur avais répondu « Si vous n'aviez pas écouté, vous ne vous en souviendriez plus... ». Pour moi, c'est le rôle du professeur et même mon rôle actuel de militante : semer des graines, des idées et faire en sorte qu'un jour elles germent. L'échec, s'il arrive, permet de se remettre en question et de faire évoluer sa pratique.

Quelle est votre routine quotidienne pour prendre soin de vous ?

Marie-Laure Tirelle : Je n'ai pas vraiment de routine quotidienne mais plutôt sur la semaine car les journées ne sont pas toutes identiques et il est presque impossible pour moi de me fixer un cadre quotidien. Le plus important pour moi est le sport pour me défouler et garder la forme, pour me changer les idées aussi.

Ce qui me permet de récupérer c'est le week-end où je décroche vraiment en allant faire le marché, en accompagnant mes enfants dans leurs activités et en profitant de mes amis.

Je me mets peu de contraintes pour éviter les frustrations et suis mes envies. Je suis plutôt du genre à improviser pour apprécier le temps présent.

Quels sont les deux changements les plus importants qui ont impacté votre carrière ?

Marie-Laure Tirelle : Le premier fut la réforme du collège initiée par Najat Vallaud-Belkacem. J'étais favorable à cette réforme, les débats en salle des professeurs de mon collège étaient virulents et je n'avais pas encore les connaissances et compétences pour contrer les arguments des collègues syndiqués. Je me suis donc syndiquée à l'Unsa, seul syndicat qui était favorable. Cette adhésion a donc changé mon parcours.

Aujourd'hui, l'évènement qui impacte le plus ma mission est l'assassinat de Samuel Paty. Avec Dominique Bernard, ces tragiques attentats ont considérablement modifié la vision des enseignants : en interne avec des difficultés à parler et transmettre le principe de laïcité et la défense des valeurs de la République que nous incarnons auprès des élèves. C'est aussi le cas à l'extérieur vis-à-vis de la population. Nous sommes aujourd'hui des cibles pour des extrémistes à cause de notre mission : que ce soit par l'Islam politique mais aussi par des idéologues d'extrême droite qui nous voient comme d'affreux « woke islamo-gauchistes » alors même que nous avons une obligation de neutralité. C'est ma mission que de tenter de montrer le bien-fondé de l'École publique.

 

Propos recueillis par Hugues Perinel

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