La mixité sociale à l’école ne se décrète pas : elle s’organise

Publiée aujourd'hui à 14h00 - par

Depuis plus de 10 ans, la loi de refondation de l'école du 8 juillet 2013 confie au service public d'éducation une mission ambitieuse : promouvoir la mixité sociale. Pourtant, chacun peut aujourd'hui constater que cette ambition reste largement inachevée.
La mixité sociale à l'école ne se décrète pas : elle s'organise
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Les disparités entre quartiers continuent de se creuser. La ségrégation résidentielle se répercute dans les établissements scolaires. Les stratégies d’évitement de la carte scolaire accentuent parfois encore cette séparation. Dans de nombreuses villes, des enfants vivent à moins d’un kilomètre les uns des autres sans partager les mêmes espaces, les mêmes expériences ni les mêmes références.

Expériences partagées, souvenirs communs, relations enrichissantes

Cette réalité interroge directement notre capacité à construire une société commune.
Car une société ne se résume pas à la juxtaposition de populations vivant sur un même territoire. Elle repose sur des expériences partagées, des souvenirs communs, des relations qui permettent de dépasser les préjugés et de reconnaître l’autre comme un semblable.
Les politiques publiques sont indispensables, mais leur effet s’inscrit dans un temps long. Elles ne suffiront pas, à elles seules, à recréer ces espaces de rencontre. Les travaux du Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco) montrent d’ailleurs que les occasions de rencontre entre élèves de milieux sociaux différents se raréfient, y compris à l’école, pourtant historiquement pensée comme l’un des premiers lieux de fabrication du collectif républicain.
Nous continuons pourtant à croire que la rencontre se produira naturellement. Comme si le simple fait de fréquenter le même établissement suffisait à créer du lien. Comme si la proximité géographique produisait spontanément de la proximité sociale.

Programme du Grand Bain à Marseille

Notre expérience montre exactement l’inverse. Depuis 2022, avec Le Grand Bain à Marseille, nous expérimentons une autre hypothèse : la  rencontre peut s’organiser. Non pas sous la forme d’une intervention ponctuelle ou d’un événement symbolique, mais à travers une pédagogie inscrite dans la durée.
Aujourd’hui, le programme mobilise 35 écoles, 53 enseignantes, 26 partenaires associatifs et 1 300 enfants, soit 88 % des arrondissements marseillais. Plus de 3 800 courriers ont été échangés entre les classes jumelles et 130 rencontres ont été organisées en une seule année scolaire. Ces chiffres traduisent une conviction simple : le lien ne se décrète pas, il se construit.
Mais le principal enseignement de cette expérimentation ne vient pas uniquement du terrain.
Une recherche ethnographique conduite par Simone Spera, chercheur au CNRS et à Aix-Marseille Université, a suivi pendant une année le Grand Bain afin de comprendre ce qui se joue réellement lorsque des enfants de milieux sociaux différents apprennent à se connaître. Les résultats sont particulièrement éclairants.

Ne pas confondre coopération et empathie

Ils montrent d’abord que la coopération s’installe rapidement. 82 % des élèves déclarent avoir aimé participer au programme et 80 % se disent satisfaits des activités réalisées. En revanche, la compréhension mutuelle, le dépassement des représentations sociales et la capacité à reconnaître l’expérience de l’autre demandent davantage de temps, de médiations et d’accompagnement pédagogique.
Cette distinction est essentielle, car elle nous invite à ne plus confondre coopération et empathie. Faire travailler des enfants ensemble est une première étape. Construire une véritable culture commune en est une autre.
La rencontre ne produit pas automatiquement la mixité sociale. Elle crée les conditions pour qu’elle devienne possible, à condition d’être pensée, accompagnée et répétée dans le temps.

Un véritable défi pour les collectivités

C’est probablement là que se situe aujourd’hui le véritable défi des collectivités. Pendant longtemps, nous avons considéré que la mixité sociale relevait essentiellement de la politique du logement ou de la carte scolaire. Ces leviers restent indispensables. Mais ils ne répondent qu’en partie à la question : comment recrée-t-on du commun dans des territoires où les occasions de rencontre se raréfient ?
Les collectivités disposent ici d’un levier considérable. Parce qu’elles interviennent à la croisée de l’éducation, de la culture, de la jeunesse, de la politique de la ville ou encore de la vie associative, elles peuvent créer ces expériences partagées qui donnent progressivement naissance à un sentiment d’appartenance.

Accompagner les professionnels

Cela suppose aussi d’accompagner les professionnels qui rendent cette rencontre possible. Si la mixité sociale est devenue une mission de l’École, elle doit désormais devenir une compétence professionnelle. Les enseignants ne peuvent porter seuls cette responsabilité sans bénéficier d’outils, de méthodes et d’une formation adaptée.
L’expérience marseillaise n’a pas vocation à rester marseillaise. Elle montre qu’il est possible de faire de la rencontre un objet de politique publique, au même titre que l’accès à la culture, la mobilité ou la réussite éducative. Parce qu’au fond, la cohésion sociale ne naît pas de la proximité géographique, mais des expériences que nous vivons ensemble.
La mixité sociale ne se décrète pas. Elle s’organise.

Par Marion Chapulut, fondatrice de Citizen Corps et du Grand Bain

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