Alsace et Grand Est : et si la stabilité passait par le retour au réel ?

Publiée aujourd'hui à 14h30 - par

Retrouver une Alsace institutionnelle de plein exercice ne serait ni un saut dans l'inconnu ni une menace pour Strasbourg. Ce serait au contraire une façon de redonner de la cohérence à l'action publique, de rapprocher les décisions des citoyens et de mieux reconnaître les réalités territoriales. À l'heure où les grandes constructions administratives montrent leurs limites, le retour au réel peut devenir un choix de clarté et d'efficacité.
Alsace et Grand Est : et si la stabilité passait par le retour au réel ?
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Quelle surprise, quelle déception, pour beaucoup de ceux qui l’ont soutenue, de voir Catherine Trautmann s’opposer aujourd’hui à la création d’une véritable région Alsace. Plus surprenant encore venant d’une personnalité réputée issue d’une culture politique rocardienne, historiquement attentive aux territoires et à la décentralisation.

Une identité forte et reconnue

La nouvelle maire de Strasbourg affirme que sortir du « Grand Est » serait « un facteur d’instabilité et d’incertitude », susceptible de nuire au rayonnement européen de Strasbourg. L’argument laisse perplexe. Car s’il est une réalité tangible, c’est bien l’invisibilité quasi totale de cette région « Grand Est » à l’échelle européenne. À l’inverse, l’Alsace dispose d’une identité forte, reconnue bien au-delà de nos frontières, fondée sur une histoire, une culture et un positionnement géopolitique singuliers.
Redonner à l’Alsace une existence institutionnelle pleine et entière ne fragiliserait pas Strasbourg : bien au contraire cela renforcerait sa lisibilité et son attractivité. Ce serait aussi l’occasion de remettre en lumière, au-delà du Parlement européen, l’ensemble de ses fonctions européennes, notamment celles de la société civile, et un Conseil de l’Europe trop souvent éclipsé dans les discours publics, alors même que son rôle est plus essentiel que jamais dans le contexte international du moment.

L’Alsace, une réalité plus lisible que le Grand Est

Le malaise trouve son origine dans la réforme territoriale de 2014, imposée par François Hollande et ses amis socialistes de l’époque, sans véritable consultation des populations concernées. Paradoxalement inspirée d’une logique jacobine, elle a éloigné les centres de décision des citoyens. La région Grand Est fonctionne ainsi selon un modèle très vertical, laissant peu de place à l’expression locale. Contrairement à la Bretagne, qui, même sans avoir pu récupérer la Loire Atlantique, a su résister à une recomposition contestée, l’Alsace s’est vu imposer une fusion largement rejetée. En témoignent les mobilisations de l’époque, dont un rassemblement massif à Strasbourg, place de Bordeaux.
En compensation, la ville de Strasbourg a obtenu le siège d’une collectivité régionale avec des attributions aux contours très flous. La concession est donc surtout symbolique. Dans les faits, la répartition des services et des centres de décision a dilué les responsabilités et accentué les incohérences, au profit notamment de Metz, devenue un centre décisionnel de plus en plus structurant, et des autres villes soucieuses, et on peut le comprendre, d’obtenir elles aussi des contreparties. De nombreux services déconcentrés de l’État ont par ailleurs été transférés vers Metz, Nancy ou Châlons-en-Champagne, affaiblissant d’autant la visibilité de Strasbourg aux niveaux local, national, européen et international.

Une réforme territoriale imposée d’en haut

Dans ce contexte, l’alignement de Catherine Trautmann – que l’un de nous deux a toujours soutenu – avec des voix nationales, voire nationalistes, défendant le statu quo, interroge. On retrouve ici des arguments, parfois indignes et déjà largement entendus par ailleurs : le risque de « communautarisme, la crainte d’un différentialisme territorial qui menacerait l’unité et l’efficacité de l’État » (sic) (Jean-Michel Blanquer, Benjamin Morel, rejoints par Richard Ferrand, Olivier Dussopt et Bruno Lemaire, in Le Figaro du 4 avril 2026).
Comment ne pas s’attendre, dans cette même optique, à ce que le projet concernant l’Alsace soit bientôt accusé d’être « sous influence … de l’étranger » ? Le débat politique français mérite plus de subtilité.
Car la question de fond est bien celle-ci : comment articuler intelligemment organisation administrative, identité territoriale et efficacité politique ? La réforme Hollande a produit des ensembles souvent déconnectés des réalités vécues, sans pour autant simplifier l’action publique.

Le faux procès fait aux territoires

Faut-il vraiment opposer reconnaissance des territoires et cohésion nationale ? L’expérience européenne montre pourtant exactement le contraire. D’autres modèles existent. Ainsi de l’Allemagne, souvent citée en exemple, qui combine de grandes régions comme la Bavière avec des entités plus petites comme la Sarre, et même des Villes-État, sans que cela nuise à la cohérence nationale.
La clé réside dans une véritable gouvernance multiniveau, où les territoires sont représentés et participent aux décisions. Le Bundesrat en est une belle illustration : une chambre resserrée, efficace, directement liée aux exécutifs régionaux. À comparer avec un Sénat français pléthorique créé en 1848 contre la République (Le professeur de droit Dominique Rousseau, in Libération le 26 septembre 2014) qui n’est pas un vrai Sénat au sens où on l’entend partout ailleurs.
Loin de simplifier, la centralisation française s’est en outre progressivement complexifiée au fil des décennies : multiplication des agences – à l’image des Agences régionales de santé -, empilement des structures, dilution des responsabilités. Cette « bureaucratie parallèle » brouille ainsi la lisibilité de l’action publique en éloignant encore davantage les citoyens des centres de décision. Elle entrave, in fine, l’efficacité même de l’action publique, qui devrait pourtant se rapprocher des attentes et des aspirations de la population.

Décentraliser mieux pour gouverner plus clairement

Dans ce paysage, l’Alsace apparaît comme un cas emblématique. Non pas une exception à craindre, mais un territoire cohérent, historiquement structuré, capable d’expérimenter une organisation plus adaptée. Faut-il rappeler que le droit à l’expérimentation est inscrit dans la Constitution française ? Sous l’impulsion d’Adrien Zeller, la région Alsace avait ainsi expérimenté la gestion du trafic ferroviaire régional, une innovation depuis généralisée à l’ensemble du territoire national
Dès lors, qu’est-ce qui, sur le fond, s’opposerait au regroupement, à l’échelle d’un territoire pertinent, des compétences aujourd’hui réparties entre région et départements ? L’exemple de la Corse montre qu’une telle évolution est non seulement possible, mais qu’elle ne génère pas de difficultés majeures. Elle permettrait surtout de mieux articuler les politiques économiques et sociales, les transports et les infrastructures, et de construire des stratégies de développement régional véritablement intégrées à l’échelle alsacienne, tout en s’inscrivant dans une coopération intelligente avec le bloc communal.

Un laboratoire crédible pour une autre organisation

Le Comité Balladur, au terme d’un vaste travail de concertation en 2007, l’avait d’ailleurs clairement identifié, jugeant légitime la perspective d’une région Alsace dans le cadre d’une décentralisation maîtrisée. Pourquoi, dès lors, avoir écarté d’emblée des propositions ayant fait l’objet d’un quasi-consensus ? Et pourquoi ne pas en reprendre aujourd’hui les conclusions ?
Dès lors, la question mérite d’être posée sereinement : peut-on durablement préserver des constructions administratives fragiles quand elles ne correspondent plus ni au vécu des citoyens ni aux exigences de l’efficacité publique, ni au contexte européen ?
Chère Catherine Trautmann, nous savons vos convictions démocratiques et girondines. Le débat mérite mieux en effet que des postures défensives qui ne sont d’habitude pas les vôtres. L’Alsace, avec la Corse et la Bretagne, loin de constituer un mouvement de repli, pourrait pourtant bien ouvrir la voie, celle d’une France plus ancrée, plus claire dans son organisation, plus ouverte parce que réconciliée avec ses territoires. Bref, une France du réel. Il est encore temps d’en faire un choix d’avenir.

Pierrick Hamon, délégué général du think tank international I-Dialogos, et Denis Schutz, ancien maire de Sand, ancien vice-président de la communauté de communes du canton d’Erstein et ancien conseiller d’Alsace

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