Avant les élections municipales, 62 % des Français se disaient satisfaits de leur maire, mais 50 % souhaitaient l’alternance. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Pour moi, c’est un paradoxe moins fort. L’enquête dont vous parlez date de novembre 2025. Ce n’était pas une intention de vote. Ça ne prenait pas en compte les campagnes locales qui n’avaient pas commencer à battre leur plein. Malgré ces chiffres, on pouvait être sûr de quelque chose. Le 23 mars, une très forte majorité des maires des 1 050 villes de plus de 10 000 habitants sera reconduite. Bien sûr, les médias se polariseront sur les symboles, les alternances, les valses municipales. Mais la grande tendance sera une absence de dégagisme et la reconduction des équipes municipales.
Ces chiffres, majoritaires notamment dans les villes de plus de 30 000 habitants, étaient le réceptacle d’exigences citoyennes qui n’étaient pas prises en compte, d’une déception par rapport à la relation avec les élus nationaux. Parfois, on a tendance à mettre tous les maires dans le même sac, même s’ils sont très différents du point de vue des perceptions. C’était moins un paradoxe qu’un symptôme, un reflet d’une période de défiance jamais vue des Français à l’égard du personnel politique national, qui contaminait un peu la sphère locale.
Votre livre publié en novembre 2025 s’intitule « L’écharpe et les tempêtes – Face aux maires, la défiance inattendue ». Pourtant, les maires restent les élus préférés des Français. Où était la défiance ?
Le livre révèle une sorte de paradoxe. Selon une enquête Ifop pour l’Institut Terram, deux tiers des Français sont satisfaits du maire de leur commune. Je rappelle que la cote présidentielle est à 18 %… Un écart de 48 points, c’est absolument vertigineux.
Le maire reste l’élu qui réenchante la promesse du politique. Il écoute, il est sur le terrain, il transforme, il change la vie des gens. Mais il a été touché, non pas de plein fouet, mais collatéralement, par cette défiance à l’égard des élus nationaux, par cette éclipse du politique. Pour les Français, ce n’est plus à l’échelle nationale que ça se passe, le politique national est un astre mort car il ne change et ne règle plus rien.
Le maire a gagné par forfait ou par défaut. C’est lui maintenant le réceptacle des colères ordinaires, le guichet des exigences citoyennes. Et il se retrouve face à des sujets n’étant pas complètement de son ressort. C’est pour ça que la défiance s’installe. Des enjeux comme la sécurité, l’accès aux soins ou la dette (les trois principaux déterminants du vote) ne sont pas traités à l’échelle nationale, ou insuffisamment traités. Dans une logique de ruissellement, les maires en héritent. Ça crée de la défiance et une certaine frustration qui changent la nature des relations entre citoyens et maires.
Le maire reste donc l’élu de référence, mais on voit une vraie mutation dans la relation entre représentants et représentés. Une sphère locale un peu contaminée et des ferments de défiance qui apparaissent, qui n’existaient pas par le passé.
Vous aviez dit que « la présidentielle allait se lancer au second tour des municipales ». Les maires devraient-ils être jugés sur leur étiquette nationale plutôt que sur leur bilan local ?
Oui et non. On sait que l’étiquette compte beaucoup moins que le triptyque projet-bilan-incarnation. C’est la première fois que le bilan ne devrait pas être au cœur des déterminants du vote. Ça en dit long sur une forme de nationalisation du scrutin dans les plus grandes villes.
L’étiquette va davantage compter, mais comme le pouvoir en place présente peu de candidats, a peu de chances de victoire, détient peu de villes, il n’y aura donc pas le phénomène vu à l’époque de la bipolarisation gauche-droite. À savoir l’envie de sanctionner une étiquette partisane, comme les électeurs ont sanctionné la gauche en 2014 ou la droite en 2008.
J’assume le fait que le sort du second tour sera peut-être l’épisode zéro, le préquel ou la première étape de la campagne présidentielle. L’élection municipale, c’est la seule élection où il y a, au soir du second tour, voire parfois dès le premier tour, une bataille symbolique pour imposer sa lecture et son récit du scrutin. On se souvient de 2001, avant la présidentielle de 2002, la lecture du scrutin avait été phagocytée par les victoires de la gauche à Paris et Lyon, sans voir que ce scrutin comportait d’abord beaucoup de défaites de la gauche au pouvoir, beaucoup de ministres battus.
Là, toutes les forces politiques, des Insoumis au PS, d’Horizons au RN, vont essayer de présenter leur vision du scrutin pour la rendre désirable et montrer qu’ils seront, dans un sens, les vainqueurs. C’est quelque chose de très important et inédit.
L’étiquette partisane va peu compter le jour du vote. Mais au soir du 23 mars, il y aura des comptes d’apothicaire pour dire quel parti s’en sort. Même quand un parti gagne peu de villes, je pense aux Insoumis, ils pourront dire : « Nous étions absents des conseils municipaux, nous y entrons en force. »
Vos sondages ont montré que la sécurité, la santé et les finances constituent les trois priorités du scrutin. Or ce sont des compétences où les maires ont peu de prise. N’y avait-il pas un malentendu fondamental ?
C’est un paradoxe majeur. Malgré une étanchéité forte sur le papier entre national et local (non-cumul des mandats, forces politiques locales absentes du pouvoir national), nous assistons à une véritable mutation des déterminants du vote. Les chiffres sont clairs. Dans notre enquête pour l’Institut Terram de février, les trois déterminants étaient la sécurité des biens et des personnes (+ 7 points par rapport à 2020), l’offre de soins et services de santé à 74 % (+ 15 points), et la gestion des finances et de la dette de la commune.
Ce sont trois enjeux régaliens pas suffisamment traités à l’échelle nationale et qui, dans une logique de ruissellement, reviennent à l’échelle locale. Pas complètement impuissants, les maires doivent s’en saisir. Sur la sécurité, dans les villes de plus de 10 000 habitants, on peut mettre en place une police municipale armée, des caméras de vidéosurveillance. Sur la santé, on peut prêter des locaux pour faciliter l’installation de médecins, et même les salarier. Mais au-delà, l’action reste largement symbolique.
L’autre enjeu, s’étant invité dans la campagne, aura été la lutte contre le narcotrafic. On n’en parlait pas en 2020. Ce mot est devenu familier aux Français alors qu’il évoquait avant une série Netflix. C’est le carburant principal du sentiment d’insécurité. Cette situation met les maires en fragilité car ne pouvant pas répondre pleinement aux demandes citoyennes. La dernière fois que la sécurité avait été en tête d’une élection – si je mets de côté les régionales de 2015, trois semaines après les attentats du 13 novembre -, ce fut le 21 avril 2002.
Nous avons vraiment assisté à une territorialisation d’enjeux nationaux à l’échelle municipale.
Les municipales se jouent-elles de la même manière dans les métropoles, les villes moyennes et le monde rural ? Quelles sont les fractures principales ?
La hiérarchie des enjeux est très homogène, quelle que soit la taille de la commune. Dans les communes de moins de 3 500 habitants, les trois premiers enjeux sont la sécurité, l’offre de soins et la gestion des finances. Même chose dans les villes de plus de 100 000 habitants. Cette nationalisation constitue une véritable surprise. Traditionnellement, les enjeux saillants diffèrent assez fortement entre petites et grandes communes. Mobilité par exemple dans les zones rurales contre logement dans les grandes villes.
Les différences se jouent sur l’offre électorale, beaucoup plus fournie dans les grandes villes et les métropoles par rapport aux petites communes avec souvent une seule liste. Dans ces dernières, l’offre politique est réduite avec une politisation très faible et une étiquette partisane qui ne compte quasiment pas. À l’inverse, plus les villes sont grandes, plus la politisation s’accroit.
En 2020, nous vivions un scrutin « Covid » et la surprise écologiste dans plusieurs métropoles. Qu’est-ce qui est différent cette année ?
La campagne de 2020, partie bien plus tôt que la campagne actuelle, s’était écrasée avec les rumeurs d’annulation du scrutin le jeudi avant le premier tour, puis l’annonce d’un confinement ne disant pas son nom par Édouard Philippe le samedi soir. Au final, on a eu le taux de participation le plus faible de la Ve République à une élection municipale.
Sans surprise, les Français voteront davantage le 15 mars 2026 que six ans plus tôt. Même si deux scénarios se font face. Un scénario lié à la défiance à l’égard du politique en général, et un scénario de distinction entre le bon grain et l’ivraie.
Les municipales constituent l’élection de la proximité et de la quotidienneté. Pour la première fois, le projet aura été nettement devant le bilan dans le triptyque des déterminants du vote. Avant, le bilan, c’était un sauf-conduit, une totem d’immunité pour les maires sortants. C’est encore le cas, bien sûr, mais les Français cherchent peut-être plus que par le passé une réassurance et une projection vers un avenir heureux à l’échelle de leur commune.
Les nouvelles équipes élues hériteront d’injonctions contradictoires. Moins de moyens de l’État, plus d’exigences citoyennes. Comment vont-elles gérer cette équation ?
Elles sortent déjà d’un mandat épuisant, un mandat de choc. Choc du Covid, avec des maires ayant très peu vu leurs habitants pendant un an et demi. Choc de la crise de l’énergie, de l’inflation. Et même de l’international, avec des interpellations sur l’Ukraine ou le conflit israélo-palestinien.
Le prochain mandat sera encore plus compliqué. Le maire est devenu un gestionnaire contraint, un réceptacle des colères ordinaires. Il a de moins en moins de moyens et doit composer avec l’intercommunalité. C’est formidable quand vous êtes la principale ville, l’intercommunalité devenant votre commune en grand. Mais quand vous êtes une ville lambda, c’est beaucoup plus difficile.
Tous les maires, que nous avons rencontrés avec Brice Soccol, ont intériorisé la baisse des dotations commencée en 2013-2014. Beaucoup n’étaient même pas élus à l’époque. Ils savent composer avec l’intercommunalité et sont beaucoup moins critiques que par le passé. Ce qui devient de plus en plus compliqué, ce sont les exigences citoyennes avec un glissement vers le tout-attendre-du-maire. Un exemple frappant dans notre livre : le maire de Clermont-Ferrand, à qui on dit, si une épicerie ferme, de racheter les commerces de la ville. On est passé du citoyen au consommateur de services publics qui dit « j’ai le droit » et interpelle le maire, parfois violemment, en ajoutant « j’ai le droit parce que je paye », alors qu’avec la suppression de la taxe d’habitation, deux habitants sur trois ne payent quasiment plus rien. Le défi principal pour les maires consiste à repolitiser leur fonction afin de ne pas rester cet interlocuteur seul, réceptacle de toutes les colères.
87 % des Français ont indiqué faire de la transition écologique un critère de vote. Les nouveaux élus auront-ils une vraie marge de manœuvre pour tenir cette promesse dans un contexte budgétaire contraint ?
Pas homogène sur tous les territoires, cette promesse n’était pas directement liée à la transition écologique stricto sensu, mais à des thèmes connexes comme la santé environnementale, l’alimentation, le logement ou la rénovation énergétique. Globalement, par rapport à 2020, on constate un fort recul de la préoccupation climatique comme déterminant du vote. Si nous nous étions parlé il y a six ans, vous m’auriez interrogé dès le début sur les marches pour le climat. Ces marches n’existent plus. Le dérèglement climatique était un des derniers déterminants du vote. Pas partout, bien sûr. Dans les grandes villes, les villes écologistes, il pesait davantage. Mais deux effets pervers ont joué. Même si la prise de conscience persiste et que le climato-scepticisme reste marginal, un discours fataliste émerge. « C’est foutu, on n’y arrivera pas, ma ville moyenne peut-elle vraiment faire quelque chose ? »
Et puis il y a la dimension internationale, beaucoup plus présente qu’avant. Dans une enquête récente, 88 % des Français disaient que le monde est beaucoup plus dangereux. Le niveau d’intérêt pour les questions internationales est inédit. Cela produit un effet que j’appelle « messieurs les Anglais, tirez les premiers ». Les Français disent : « Ce n’est pas à nous de faire tous les efforts, on en fait déjà beaucoup. Demandez plutôt aux Américains, aux Chinois ou aux Russes. » Cette globalisation de l’opinion aura pesé sur ce scrutin municipal.
Si vous deviez retenir un enseignement majeur de ce scrutin pour comprendre ce qui attend les nouveaux élus, ce serait quoi ?
Le grand enseignement, c’est que le maire reste l’élu qui peut réenchanter la promesse du politique, mais à condition de sortir du piège du court-termisme. Il y a un lien tellement fort entre les maires et leurs habitants. Les maires nous disent souvent qu’on les appelle « docteur ». Celui qui fait face aux vulnérabilités, qui est sur le terrain et qui, malgré tout, arrive à changer les choses. Quand on dit à une administration « il n’y a pas d’argent », elle répond « on ne fait pas ». Quand on dit à un maire « il n’y a pas d’argent », il se débrouille, trouve des moyens, est inventif. C’est une force.
Mais la fonction doit se réinventer. Sortir de la gestion quotidienne, de l’interpellation permanente où l’on attend une réponse en quatre heures à un mail, sous peine de se sentir humilié. Les maires doivent se projeter dans le long terme, ce qui est pourtant une attente citoyenne forte. On veut une évolution rassurante de sa commune.
Et c’est là aussi un paradoxe. Le maire a le temps long. Mais il est prisonnier du court terme. S’il parvient à se réapproprier ce temps long, à proposer une vision, un cap, alors oui, il continuera à réenchanter la politique. C’est l’enjeu des six années qui viennent.
Propos recueillis par Jérémy Paradis
