À Paris Expo Porte de Versailles, le 26 mars 2026, s’est tenue la deuxième édition du Salon Infirmier / People 4 Health. Dans l’Espace Santé des soignants, une table ronde était consacrée à un enjeu désormais documenté par la Haute Autorité de santé (HAS) : le lien entre fatigue des professionnels et sécurité des patients.
Le Flash Sécurité Patient comme point de départ
En janvier 2026, la HAS a publié un Flash Sécurité Patient intitulé « Fatigue des professionnels de santé. Préserver les soignants pour mieux soigner les patients ». À partir des événements indésirables associés aux soins déclarés entre mai 2016 et mai 2025, plus de 10 % des 79 298 EIAS recensés présentent une cause profonde liée à la charge de travail ou à la fatigue. Trois situations types y sont décrites, dont une erreur de dosage médicamenteux en fin de garde de 12 heures et un oubli de matériel opératoire après 24 heures d’activité.
La HAS recommande de promouvoir une culture de sécurité qui permette aux professionnels d’exprimer leur fatigue sans stigmatisation, et de s’appuyer sur des mesures barrières organisationnelles : organisation des plannings, gestion des temps de repos, vigilance accrue en fin de garde.
C’est à partir de ce constat qu’a été structurée la table ronde « Ma santé d’abord ! Ne plus culpabiliser de prendre soin de soi pour mieux prendre soin des autres ». Trois intervenants y ont croisé leurs regards, représentant trois niveaux d’intervention complémentaires.
Les espaces de dialogue sur le travail à l’AP‑HP
Angélique Remond, cheffe de projet Santé, Qualité de Vie et Conditions de Travail, AP‑HP, a présenté le déploiement des espaces de dialogue sur le travail (EDT) au sein de l’AP‑HP, premier employeur hospitalier européen. Ces espaces régulés permettent aux équipes d’aborder le travail réel – dysfonctionnements, contraintes, ressources – dans un cadre distinct des réunions de service.
L’enjeu, tel qu’elle l’a souligné, est double : éviter que les EDT se réduisent à un simple lieu d’expression sans suite, et garantir que les engagements pris fassent l’objet d’un suivi effectif. À l’AP‑HP, les EDT sont articulés au plan d’action santé mentale des professionnels, qui couvre la prévention primaire, secondaire et tertiaire. Un article de la Revue hospitalière de France (n° 617) détaille cette démarche et ses premiers résultats en termes de cohésion d’équipe et d’ajustements organisationnels.
Pour Angélique Remond, un EDT qui ne débouche sur aucune évolution tangible risque de fabriquer du cynisme : le dialogue sur le travail devient alors un facteur de déception plutôt qu’un outil de prévention.
Le programme Sérum Psy de la MNH
Rafael Andreotti, directeur de la Prévention, Mutuelle Nationale des Hospitaliers, a exposé le programme Sérum Psy, expérimenté auprès de 200 étudiants en IFSI en Île‑de‑France et en Normandie. Le dispositif repose sur dix ateliers interactifs centrés sur le développement des compétences psychosociales : gestion du stress, régulation des émotions, travail en équipe, capacité à demander de l’aide.
Les premiers retours, issus d’un protocole d’évaluation d’impact, sont encourageants : sentiment de meilleure préparation aux situations de stage, vigilance accrue vis‑à‑vis du mal‑être des pairs, recours plus précoce aux ressources disponibles. Au‑delà des étudiants, la MNH développe des dispositifs « aller vers » à destination des professionnels en exercice, y compris hors les murs de l’établissement, pour toucher les soignants isolés ou réticents à solliciter de l’aide.
Rafael Andreotti a également évoqué les perspectives ouvertes par la mise en place de la protection sociale complémentaire dans la fonction publique hospitalière, qui crée de nouvelles marges de manœuvre pour financer des actions de prévention structurées.
SPS : dix ans d’écoute des professionnels de santé
Catherine Cornibert, docteure en pharmacie, cofondatrice et directrice générale de SPS – Institut pour la santé des soignants -, a partagé dix années de retour d’expérience de SPS. Depuis 2015, l’institut propose une plateforme d’écoute 24 h/24, gratuite et anonyme, complétée par un réseau national d’orientation, des unités dédiées et la Maison des Soignants à Paris.
En dix ans, les profils des appelants et la nature des demandes ont évolué : davantage de situations liées à la perte de sens, à la violence, au risque suicidaire, sur fond de tensions organisationnelles durables. Catherine Cornibert a insisté sur la nécessité de mieux articuler ces dispositifs d’écoute avec la médecine du travail, les psychologues institutionnels et les réseaux de ville, afin de repérer plus tôt les situations à risque et d’éviter les appels « trop tardifs », lorsque la rupture est déjà proche.
Pour elle, un numéro vert ne remplace pas une politique de prévention, mais il constitue un maillon essentiel d’un parcours de prise en charge, à condition d’être clairement identifié par les établissements et relié à leurs ressources internes.
Deux axes de réflexion pour les directions d’établissement
Cette table ronde a mis en lumière deux enjeux centraux pour les directions d’établissement et les équipes de prévention.
Le premier est le passage du constat à l’action. Le Flash Sécurité Patient repositionne la santé des soignants comme un enjeu de sécurité des soins, et non plus seulement de qualité de vie au travail. Les trois dispositifs présentés – EDT, Sérum Psy, plateforme SPS – montrent qu’il est possible d’agir à différents niveaux : organisation du travail, compétences des professionnels, soutien psychologique spécialisé.
Le second est culturel. Dans les établissements de santé français, et en particulier dans la fonction publique hospitalière, la santé mentale des soignants à l’hôpital reste un angle mort de la gouvernance. Comme l’ont montré les échanges avec le public, la difficulté à légitimer le « soin de soi » dans une profession fondée sur le don de soi reste un frein majeur. La HAS le souligne : les professionnels tendent à minimiser l’impact de leur fatigue, car les besoins des patients sont jugés plus importants que la préservation de leur propre santé.
Pour les établissements, la question n’est donc plus de savoir s’il faut agir, mais comment intégrer durablement la santé des soignants dans leurs politiques de prévention et de gestion des risques, en s’appuyant sur des dispositifs qui ont fait leurs preuves sur le terrain.
Jean-Luc Stanislas, membre expert à la Haute Autorité de Santé et fondateur de ManagerSante.com®
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