Éric Menassi, maire de Trèbes (Aude) : “Il faut réinventer l’aménagement du territoire”

Publiée aujourd'hui à 14h00 - par

Éric Menassi est aussi président de l'association des maires de l'Aude et co-président du groupe de travail Prévention des risques et gestion des crises de l'AMF. Au sortir de trois canicules, il perçoit une appétence des maires à agir, même si les financements risquent d'être difficiles à boucler. Le réchauffement climatique est devenu la boussole de l'aménagement territorial, assure-t-il. Les terribles inondations de 2018 ont changé radicalement la donne : « Depuis, on a fait le contraire de ce que nous avions prévu de faire ».
Éric Menassi, maire de Trèbes (Aude) : “Il faut réinventer l’aménagement du territoire”

© Commune de Trèbes

Avez-vous l’impression que la perception du réchauffement climatique évolue dans l’opinion publique, après les premiers épisodes caniculaires du printemps et de ce début d’été ?

Les communes françaises sont les premières impactées dans ce changement climatique. Nous avons dépassé le stade de la prise de conscience, nous sommes dans la volonté d’agir et c’est assez motivant dans le contexte actuel marqué par le pessimisme. Nous sommes toujours en quête de moyens supplémentaires et le financement de ces actions, souvent compliqué, nous inquiète naturellement. Mais je ne sens pas de découragement, mais plutôt une difficulté à agir face à la nécessité de cofinancer les projets.

Êtes-vous favorable à une simplification des normes, on a beaucoup parlé, par exemple, des volets à installer dans de nombreux logements pour faire baisser les températures intérieures ?

Il n’y a pas qu’une seule solution mais plusieurs qui permettront, par leur addition, d’améliorer la situation. Certaines normes sont en effet inutiles mais il faut prendre le temps de les analyser dans le détail pour éviter de les supprimer trop vite et de le regretter rapidement. La première des obligations que nous avons, face aux risques majeurs, c’est de ne plus reconstruire les logements, lorsqu’ils ont été détruits par des inondations, par exemple, comme cela est arrivé chez nous en 2018, à l’identique. Car si l’on refait le même logement, les mêmes conséquences surviendront en cas de nouvelle catastrophe. Par exemple, pendant des décennies, la doctrine pour lutter contre les inondations consistait à corseter les cours d’eaux. Or, c’était le meilleur moyen de développer des vitesses très élevées et donc des dévalements d’eau très importants. L’approche n’est heureusement plus la même aujourd’hui, où l’on redonne sa place à l’eau, celle qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Face aux destructions liées au réchauffement climatique, il faut réinventer l’aménagement du territoire.

Comment les maires agissent face à ces risques, notamment celui lié aux sécheresses ? Est-ce que les restrictions préfectorales sont bien déployées à l’échelle communale ? Comment le maire fait-il pour y veiller au mieux ?

Notre rôle n’est pas de vérifier que les arrêtés préfectoraux sont exécutés, même si nous devons les relayer et assurer la communication nécessaire sur ce sujet. La culture du civisme met du temps à se développer auprès de nos concitoyens. Nous avons des progrès encore à faire. La gestion de la ressource en eau potable devient chaque année une priorité qui s’impose de plus en plus à  nous. Le département de l’Aude a été confronté à des pénuries d’eau potable puisqu’il a fallu que nous  livrions de l’eau directement dans les foyers. Nous battons en ce moment des records de chaleur et les pluies abondantes que nous avons connues l’hiver dernier appartiennent à un lointain souvenir. Le sol est sec, la végétation est épuisée. On craint l’automne parce que l’eau de la Méditerranée est chaude, ce qui va certainement provoquer des orages importants et donc des précipitations qui vont être toujours plus intenses.

La commune de Fayence, dans le Var, a décidé de ne plus accorder de permis de construire du fait de la rareté de la ressource en eau. Va-t-on vers un déploiement de mesures aussi radicales ?

Peut-être qu’il ne s’agira pas tout le temps d’interdire les permis de construire mais en tout cas de rationaliser la gestion du foncier. La loi nous oblige déjà à une forme de sobriété foncière, pour limiter l’imperméabilisation des sols et il s’agit d’une bonne chose. Il ne faut plus chercher dans les espaces naturels de nouvelles ères de déploiement des communes, il faut travailler sur les dents creuses, les centres anciens, densifier l’urbain, les centres-bourgs, pour les rendre plus attractifs, en laissant les espaces naturels en paix.

Comment agissez-vous à l’échelle de votre commune ?

Nous ne nous posons plus la question de savoir comment rendre la commune plus attractive pour mieux la développer mais nous réfléchissons à améliorer l’existant, dans une démarche à la fois de résilience et de conscience des limites de notre développement. La croissance démographique est un élément important mais il est plus mesuré. Nos centres anciens doivent devenir un nouvel enjeu, nous devons travailler sur de nouvelles formes d’habitat, pour enrayer leur paupérisation, qui génère de l’incivilité et de la délinquance. L’aménagement du territoire est aujourd’hui notre seule boussole. Je suis un farouche défenseur des maires. On dit dans les coulisses que lorsque deux maires se rencontrent, ils n’ont que des problèmes à se raconter. Mais il y a aussi des satisfactions, parce que nous faisons progresser cette résilience territoriale. Je suis convaincu que l’avenir passera par nos centres-anciens. Et peut-être qu’il s’agira de l’un des thèmes de la prochaine présidentielle, en limitant l’usage des espaces publics. Il n’y a pas de petits projets. Nous sommes 433 communes dans l’Aude. Si chacun des maires pouvait apporter sa petite pierre à l’édifice de la réflexion, le département dans son ensemble s’en porterait mieux. Les jeunes couples aujourd’hui veulent s’installer dans un environnement qualitatif. Ils seront attentifs à tous les projets territoriaux équilibrés que nous leur proposerons.

Trèbes a été marquée dans sa chair par les terribles inondations de 2018, avec 6 personnes décédées et 15 en tout sur l’ensemble de l’agglomération. Comment avez-vous aménagé votre territoire depuis ?

J’étais, avant cet évènement, sur une logique de développement démographique. De cette catastrophe est née une force collective pour porter une nouvelle ambition qui allait à l’encontre de ce que nous avions acté l’année précédente ! Et on a dit aux gens : « Les choses vont changer ». Quand l’État a donné le feu vert, via le Fonds Barnier, pour détruire 52 habitations, le choc a été terrible pour les personnes concernées. Ces maisons avaient été construites dans le lit du fleuve, l’Aude, et il n’y avait aucun risque à cette époque. Il a fallu dire à la population que nous allions nous réinventer. On a élargi le lit du fleuve, en engageant des travaux de 2,5 millions d’euros. En espérant être aujourd’hui à l’abri du pire.

Stéphane Menu

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