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Plaidoyer pour des aides étatiques aux « civic techs » françaises

Publiée le 18 juillet 2022 à 9h00 - par

Une question s'impose : la France est-elle condamnée à jouer un rôle de bon figurant dans le secteur de la Tech ?
Plaidoyer pour des aides étatiques aux « civic techs » françaises

La France et son retard dans l’économie numérique : des efforts mis en œuvre trop tard

La France n’est pas une championne de l’économie numérique. Certes elle n’est pas non plus un mauvais élève, et elle présente même quelques succès, mais la vérité s’impose à elle : mises à part quelques licornes, peu d’entreprises numériques françaises ont les moyens de rivaliser avec les GAFAM américains et les BATX chinois. On répondra que le secteur est en forte croissance en France, mais cette croissance s’accompagne aussi d’une pénurie de main d’œuvre, tandis que les start-ups technologiques françaises connaissant un succès avéré sont régulièrement achetées par Alphabet & consorts. La difficulté de l’économie française est donc double puisqu’il s’agit de développer un secteur numérique sur lequel elle est moins compétitive que ses rivaux, et où ses derniers sont en mesure de prédater ses meilleurs éléments. Cette faiblesse considérable, peut-être dû à un manque de clairvoyance des autorités publiques que l’on peut faire remonter au choix malheureux de privilégier le Minitel face à un prototype d’Internet, semble être structurelle : comment rattraper le retard accumulé, et comment dépasser les limites d’envergure de l’économie française ? Une question s’impose : la France est-elle condamnée à jouer un rôle de bon figurant dans le secteur de la Tech ?

La réponse nous est peut-être donnée par un homme qui n’a jamais touché un smartphone ou vu une ligne de code de sa vie, mais qui fait office de classique en économie : Adam Smith. Sa théorie commerciale de l’avantage absolu fait office de B-A-BA en économie : une économie a intérêt à se spécialiser pour commercer avec ses voisines et leur fournir la denrée qu’elle “maîtrise” le mieux d’un point de vue qualitatif et quantitatif. De manière plus réaliste et moins inspirée d’écrits du XVIIIe siècle, la France a intérêt à chercher à développer ses points forts et ses marqueurs d’identité, y compris dans le secteur numérique. Or, la spécificité française, qui est également au cœur de son soft-power, réside dans son identité civique : du monopole de l’État sur la citoyenneté aux valeurs de la République, l’État a su impulser au long de son Histoire un modèle unique de pacte social qui font rayonner la France dans le monde. Des sciences sociales à la diplomatie, en passant par les arts et la culture, la France porte depuis longtemps son idéal républicain sur tous les fronts : alors pourquoi pas dans la tech ?

Des algorithmes ingérants

De plus, il faut constater que l’heure presse. Au fur et à mesure que les géants du numérique internationaux se développent, l’espace numérique, lui, s’anosmise. La question de la modération des espaces numériques obsède les esprits : l’exercice est difficile tant d’un point de vue technique (on peut évoquer la difficulté des équipes de Meta à comprendre leur propre machine, Facebook), que moral (le cas d’école est la censure du compte twitter de Donald Trump, alors même que la plateforme est connue pour sa modération lacunaire). Mal modérés, les espaces numériques des réseaux sociaux laissent libre cours à des idéologies et des discours bannis du débat démocratiques, ou du moins jugés incompatibles avec un débat apaisé : alt-right, théories du complot, sphères djihadistes, etc. Si la subsistance de discours très radicaux sur les espaces numériques est un problème en soi, le problème est aggravé par le modèle même des espaces numériques. Dans la sphère publique, les idées nauséabondes sont automatiquement mises au ban du débat démocratique par un système de peer-pressure et de contrôle social connu. Dans les espaces numériques, les algorithmes piègent les utilisateurs via un système de bulle de filtre qui sont incités à consommer des idées pour lesquelles ils ont une appétence de base et qui se radicalisent progressivement, engendrant une boucle d’auto-conviction de plus en plus prononcée et de moins en moins nuancée.

La citoyenneté et le civisme démocratique sont donc menacés d’une part par l’algorithme américain, qui fait office d’acteur “sortant” (certains diraient defender) du secteur numérique et technologique, mais également par le contre-modèle chinois, qui est par opposition l’acteur “entrant” (challenger). Profitant à la fois de l’anarchie de la modération des réseaux sociaux, et de l’opportunité permise par l’algorithme, la Chine utilise à son avantage l’outil numérique pour défier nos valeurs démocratiques en propageant des idées radicales dans un objectif de déstabilisation, ou en promouvant son propre modèle politique dans un objectif de propagande. Ici, le challenger et le defender utilisent à leurs fins, économiques et politiques, les failles et l’anomie de l’espace numérique. Entre ces deux géants, aux ambitions et aux moyens démesurés, les acteurs médians sont comme comprimés dans un casse-noix dont il est presque impossible de s’extirper.

Le soft-power français pourrait être porté par des investissements dans nos civic techs

Pour autant, il est bon de rappeler que derrière chaque crise on trouve aussi une opportunité. Plus que d’autres pays, la France a fait de son modèle démocratique et républicain un modèle de société influent, outil de soft-power dans le monde depuis la Révolution française. Bénéficiant d’un puissant relai diplomatique et d’un réseau d’action culturelle très important, la France sait propager ses idées et ses théories politiques. Son modèle est unique et se démarque des systèmes anglo-saxons, comme des systèmes dictatoriaux ou anti-libéraux ; si l’on reprend la terminologie de Smith, on peut parler d’un avantage absolu.

Pour autant il ne faut pas limiter ce modèle à un outil d’influence, il faut au contraire manifester une volonté politique claire de le mobiliser en tant que levier de compétitivité porteur pour des économies française et européenne qui ne veulent pas subir l’étau sino-américain dans l’espace numérique. Dans un contexte de défiance à l’encontre des géants américains, et de méfiance à l’encontre des acteurs chinois qui affaiblissent de consorts les sociétés démocratiques dans le monde numérique, la France a un réel intérêt à investir massivement dans le secteur des civic techs.

Occuper tôt cet espace en développement présenterait un double avantage : il s’agirait à la fois d’un renouvellement de l’économie numérique française, qui se spécialiserait sur une thématique de prédilection de la France qui a déjà beaucoup investi dans d’autres secteur, et également d’une opération de revitalisation des sociétés démocratiques dans un espace qui laisse libre cours à des contre-discours de plus en plus puissants.

Pour une économie de la citoyenneté

Les enjeux sont majeurs : il s’agit de mobiliser tous les acteurs des civic techs pour développer une véritable économie de la citoyenneté dans l’espace numérique, qui pour sa part fait de plus en plus l’économie de valeurs et de procédés démocratiques. La question est celle de la création d’un eldorado économique français dans la promotion de la citoyenneté par le biais d’acteurs privés à même de s’inscrire à la fois dans une démarche souveraine et vertueuse. Un tel défi nécessite l’engagement plein et entier de l’État au service des initiatives ingénieuses et nouvelles françaises, et donc la définition d’objectifs et de marche à suivre pour les années à venir. De l’autre côté, le défi est de taille : il s’agit pour les civic techs de s’ouvrir à une démarche libérale, à même de servir aussi bien l’État, les acteurs économiques et l’intérêt général.

Ces questions ouvrent un vide à remplir de toute urgence. Le temps presse et seules trois possibilités émergent : une hypothèse optimiste où l’économie française relève efficacement le défi et s’impose dans le secteur ; une hypothèse pessimiste où la place lui est ravie par une économie étrangère plus réactive ; et une hypothèse alarmiste où l’espace est déjà clos face aux acteurs chinois et américains.

Sébastien Rouichi-Gallot, PDG
& Sébastien Cazabon, Conseiller en communication stratégique de l’agence Citizens

Sébastien Rouichi-Gallot, PDG & Sébastien Cazabon, Conseiller en communication stratégique de l’Agence Citizens