Yannick Tissier-Ferrer : “Nous devons rendre la commande publique plus simple”

Publiée le 20 janvier 2026 à 9h15 - par

Directeur de la commande publique de la Ville d'Antony (Hauts-de-Seine), Yannick Tissier-Ferrer est aussi un adepte des romans fantasy, dans la veine du Seigneur des Anneaux. Une passion littéraire qui l'a conduit à écrire une saga fantastique sur l'univers potentiellement abracadabrantesque des marchés publics. Alliant humour et sens de la dérision, il propose ainsi un bon viatique pour déstresser les métiers qui gravitent autour de la commande publique, face à des peurs qui ne se justifient pas toujours et des raideurs juridiques parfois excessives. Entretien.
Yannick Tissier-Ferrer : “Nous devons rendre la commande publique plus simple”

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Présentez-nous votre démarche, assez singulière

Je me propose de présenter le monde des marchés publics sous l’angle de la littérature fantasy. Deux tomes sont parus, un troisième est aussi prévu, qui bouclera cette saga en trois épisodes. Le premier tome, « La quête de l’accessibilité », narre les aventures de Flo-le-Créatif, habité par le désir de rendre les marchés publics compréhensibles et lutter ainsi contre les agissements d’Ulrich-le-Terrible, qui dirige l’Empire de Hors Marchés. Le deuxième s’intitule « Les artefacts de la performance achats » où Ulrich-le-Terrible, mis en échec par la Guilde des Acheteurs, prépare sa revanche. Je réfléchis à la manière de clore cette saga avec le troisième tome. Les retours sont plutôt bons, avec cette curiosité et cet élan liés à la forme de la démarche. Plus de 500 exemplaires ont été vendus sur le premier tome, ce qui n’est pas mal pour un tel sujet de niche, surtout dans le cadre d’une autoédition.

Êtes-vous aussi passionné par la commande publique que par la littérature fantasy ?

Je préfère largement mon métier ! J’ai décidé d’écrire cette saga parce que j’ai fait le constat que nous étions sur une matière qui évolue beaucoup et qui fait toujours aussi peur, que ce soit du côté des praticiens, toujours aussi désireux de sécuriser une procédure plutôt que de la rendre efficace, que des opérationnels, effondrés à l’idée de devoir passer un marché. On ne peut pas dire que les élus raffolent de la commande publique ; quant aux citoyens, ils sont très circonspects. Les freins émotionnels sont plus forts dans notre secteur qu’ailleurs ; on ne dira jamais à un médecin que l’on n’est pas d’accord avec son diagnostic parce qu’on le trouve compliqué. Tous les domaines ont leur part de complexité. L’urbanisme et l’architecture sont des domaines compliqués mais je ne sens pas autour de moi un rejet aussi fort en lien avec cette complexité, qui est mieux admise.

Peut-être que ceux qui répondent aux marchés publics, les indépendants, les artisans, pas les grandes entreprises, ressentent une exclusion de la commande publique uniquement basée sur la technicité qu’elle implique…

C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai écrit cette saga, en utilisant des leviers émotionnels pour lever des freins qui le sont tout autant. Le premier tome de la saga suit les méandres du héros dans sa tentative de simplifier le Code de la commande publique – que j’ai renommé Grimoire des Procédures – sans y parvenir. Cette quête de l’accessibilité, on peut l’impulser. C’est à nous de rendre accessible le domaine. On doit pouvoir simplifier l’intervention des opérationnels, clarifier les enjeux de cette matière.

Jusqu’où peut-on simplifier les appels d’offres ?

Quand on a une formation juridique, on a tendance à faire des phrases compliquées. Donc, faire des phrases compliquées sur une matière déjà compliquée rend le tout… compliqué ! La première chose à faire est d’écrire les appels d’offres dans un langage plus clair. Après, on a tous adopté un certain nombre de réflexes dans notre quotidien professionnel de la commande publique qui ne sont plus d’actualité parfois, mais que l’on continue à faire et qui ajoute de la lourdeur. Il faut prendre aussi en compte certains contextes : on peut demander des offres extrêmement détaillées pour des projets extrêmement coûteux, ce qui peut justifier un document complexe ; ce qui ne veut pas dire que pour un projet plus simple, on doit reproduire la même lourdeur. Quand on fait appel à des pharmaciens, des vendeurs de jeux et de jouets, je ne suis pas obligé d’avoir la même démarche de commande publique que lorsque l’appel d’offres implique des millions d’euros. Dans les grosses entreprises, elles sont armées pour y répondre ; pas le pharmacien du quartier !

Trop technique, la commande publique peut-elle même être inégalitaire en excluant tout un pan d’entreprises et surtout d’indépendants qui n’ont pas les clés pour y répondre ?

C’est une crainte qui revient souvent. Outre les réponses usuelles à cette crainte, le développement de l’IA apportera peut-être une nouvelle donne. Celui qui maîtrise bien l’IA peut y recourir pour répondre aux appels d’offres. C’est bien sur la forme, ça blablate bien mais sur le fond, c’est creux. Et, pour nous acheteurs, cela va nous obliger par exemple à repenser nos attentes du mémoire technique, qui déploie les modalités de la réponse : il nous faudra certainement être plus concret encore qu’avant. C’est peut-être la fin de ceux qui savent bien parler mais disent souvent du vent et de ceux qui proposent des réponses très détaillées mais sans plus-value concrète. Si nous arrivons à prendre ce tournant, la réponse deviendra moins un exercice de style et les entreprises ou les indépendants pourront plus aisément s’y lancer.

Le tome deux se penche justement sur le fait que la maîtrise des règles, pour l’acheteur public, ne rend pas forcément ses achats plus performants. Vous proposez ainsi de changer les choses.

Cette notion de performance est moins noyée par la technicité que par l’histoire. Refaisons de l’histoire : pourquoi a-t-on inventé le Code des marchés publics ? Pour éviter la malversation ! Ou « les vils arrangements », comme je les nomme dans la Quête de l’Accessibilité. La performance de l’achat arrive après. La logique reste aujourd’hui : je respecte la règle pour éviter que l’on vienne me reprocher d’avoir indirectement favorisé une entreprise plutôt qu’une autre. L’enjeu de la performance économique a émergé au début des années 2000. L’acculturation s’est accélérée avec la réforme des directives européennes de 2015 et la réforme de la commande publique en France. Le développement durable, l’impact social et environnemental ont rajouté des objectifs. Et comme on ne maîtrisait pas pleinement les premiers, on peut facilement perdre sa boussole. On ne peut courir plusieurs lièvres à la fois. Se repose donc la question de l’achat plus performant dans des collectivités qui n’ont pour seule préoccupation que celle de respecter le Code.

Qu’allez-vous nous raconter dans le tome 3 ?

Le tome 2 se termine de toute façon sur un cliffhanger, ce qui signifie, pour les non-initiés, qu’il y aura naturellement une suite. J’ai arrêté le thème principal de ce dernier tome avant même d’écrire le deuxième. Il me reste encore à lui donner corps. J’ai une idée, je suis en train d’en poser les jalons, mais c’est encore trop tôt pour en parler.

Quel est le profil de vos lecteurs ?

Mes homologues, le plus souvent, confrontés sans doute au désir de trouver d’autres manières d’améliorer la lisibilité de la commande publique, pour une vision plus large et plus humaine de cette matière. Mais on trouve aussi des consultants achats, des avocats en droit public, des organismes de formations et même des opérationnels ! Je me suis rendu compte aussi que pas mal de mes collègues partageaient mon goût pour la littérature fantasy. Ceci explique peut-être aussi le relatif succès de cette saga.

Stéphane Menu

Le Monde Fantastique des Marchés Publics

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