Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans : “On va renforcer l’isolement des jeunes”

Publiée aujourd'hui à 9h10 - par

Catherine Delorme est l'actuelle directrice des établissements de l'association Oppelia dans les Hauts-de-Seine et les Yvelines. Travailleuse sociale, elle préside depuis deux ans la Fédération Addiction, qui réunit tous les acteurs de la lutte contre les pratiques addictives. À ses yeux, l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans ne règlera pas le problème, puisque les stratégies de contournement permettront d'annihiler les effets recherchés. Seule la prévention permettrait d'obtenir de bons résultats. Mais les budgets de l'État diminuent face à la priorité accordée à la lutte contre le narcotrafic.
Interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans : “On va renforcer l’isolement des jeunes”

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Quel regard portez-vous sur la loi votée d’interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans ?

Ce ne sont pas les réponses que nous souhaitions sur ce sujet. Le législateur est allé beaucoup trop loin sur l’interdiction et pas assez sur des mesures efficaces en matière de sensibilisation des publics concernés. Cette interdiction pose déjà un problème très concret, celui de l’effectivité de son application. On a pris la mauvaise habitude en France de prononcer des interdits qui restent de façade puisqu’ils n’empêchent pas les comportements de perdurer.

Juridiquement, la loi est-elle applicable ?

Le cadre européen impose la vérification stricte de l’âge de la personne qui se rend sur les réseaux sociaux et, par ricochet, responsabilise les plateformes. Est-ce qu’un tel contrôle ne menace pas les libertés individuelles ? Est-ce que ça ne risque pas d’instaurer un contrôle passif de l’activité de la personne ? Quels sont les garde-fous face à cet aspect intrusif de la loi ? Au-delà de cette crainte concernant l’application de la loi, le regret repose essentiellement sur le fait que le législateur reste très en deçà de ce qu’il faudrait faire en matière d’éducation sur le bon et/ou le mauvais usage numérique.

Éducation préventive qui vous semble être plus efficace que les interdictions…

Les réseaux sociaux sont entre les mains de tout le monde. Ils sont largement utilisés, y compris pour de bonnes raisons, à titre de socialisation et d’information. Il faut permettre aux utilisateurs et notamment aux plus jeunes d’identifier les risques. C’est à cet endroit que l’on mesure les dégâts causés par les réseaux sociaux dans le domaine de la réputation, du dévoilement d’éléments intimes ou personnels de sa vie, sans oublier les risques d’arnaque, de contenus violents, de jeux de hasard et d’argent, le risque pédocriminel, etc. Bref, on peut largement parler avec les jeunes mais pas seulement de ces sujets-là. Le paradoxe reste que l’environnement numérique est très accessible mais pas forcément familier. L’interdiction va générer comme toujours des logiques de contournement ou de clandestinité. Et finalement, on laisse ces populations vulnérables à elles-mêmes. On renforce leur isolement, en quelque sorte. La prévention éducative, dans toutes les addictions, permet de dresser un tableau : combien de temps je passe devant les écrans ? Comment j’interagis avec eux ? M’arrive-t-il d’annuler un rendez-vous avec des amis parce que je préfère passer du temps devant les écrans ? Dans le diagnostic que l’on dresse, il faut d’abord pousser la personne concernée à répondre à un certain nombre de questions claires.

Les interdictions sont-elles complètement inefficaces ?

Nous ne sommes pas complètement fermés aux interdictions. On préfère quand même tout ce qui relève de la régulation. J’en reviens au rôle des plateformes numériques, puisque nous avons déjà un certain recul sur les effets des interdictions. Sur les contenus pornographiques, il vous suffit d’indiquer que vous avez 18 ans et c’est OK, personne ne viendra contrôler si c’est le cas ou pas. Bien sûr qu’il faut interdire l’accès à ces images pour les plus jeunes, mais on ne peut pas miser uniquement sur cette responsabilisation-là, il faut les aider à y parvenir. L’interdiction relève uniquement du coup politique ou de l’opportunité dogmatique. Des études ont été menées pour montrer que les jeunes savaient contourner cette difficulté, en empruntant le profil de proches, en utilisant de faux profils, etc. Je crois vraiment que l’effort doit porter ailleurs.

Que faites-vous déjà dans ce domaine au sein de votre fédération ?

Nous proposons des consultations jeunes consommateurs qui, depuis quelques années, travaillent sur la question des écrans en général. Nous travaillons à ce concept qui est fondamental dans notre métier, à savoir que le vrai interdit est celui que l’être humain est en capacité de s’imposer. Nous sommes confrontés à l’accélération du temps. Beaucoup d’outils nous entourent et nous sollicitent en permanence. Nos consultations jeunes consommateurs relèvent des CSAPA (centres de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie). Il y en a plus de 500 en France pour un équivalent temps plein de 0,90 pour chaque jeune consommateur, ce qui signifie que nous sommes sous-dotés1. Les consultations tournent essentiellement autour de problématiques de dépendance liées à la drogue ou à l’alcool mais celle des écrans commence aussi à émerger car il s’agit d’une addiction qui procède de la même logique. Ces travailleurs sociaux interviennent au sein de l’Éducation nationale, dans les missions locales, dans les centres sociaux, etc. Aujourd’hui, la lutte contre le narcotrafic absorbe l’essentiel des moyens financiers de l’État consacrés à la lutte contre les conduites addictives. Et les financements accordés aux actions dans le domaine préventif sont en recul significatif.

Stéphane Menu


1. Selon une étude menée en 2020 par l’ONG britannique Royal Society for Public Health, les réseaux sociaux forment la deuxième activité préférée des jeunes de 12 à 15 ans, après la télévision. Ils passent en moyenne 2 heures par jour sur les réseaux sociaux.

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