Les collectivités devraient investir près de 19 milliards d’euros par an à l’horizon 2030 pour atteindre les objectifs de neutralité carbone, soit plus du double des investissements climat qu’elles réalisent actuellement, estime l’institut I4CE dans une étude publiée le 13 février 2026, intitulée « Moins de brun, plus de vert : la nécessaire redirection des dépenses locales ». « Dans un contexte de contrainte budgétaire, le levier de la redirection apparaît comme un levier de financement essentiel pour accélérer les investissements climat des collectivités », soutiennent ses trois auteurs.
En quoi consiste la redirection des dépenses locales
Dans les travaux d’I4CE, la redirection des dépenses défavorables correspond à deux mouvements concomitants au sein des budgets des collectivités : d’un côté, la réduction des dépenses défavorables à l’atténuation du changement climatique ; de l’autre, l’augmentation des investissements qui y sont favorables. Cette redirection repose sur trois mécanismes distincts, qui peuvent être mobilisés simultanément ou non par les collectivités :
- la priorisation d’investissements climat dans les arbitrages budgétaires ;
- le renoncement à certains projets jugés incompatibles avec les objectifs climatiques ;
- la substitution progressive d’équipements carbonés par des alternatives décarbonées lorsque celles-ci sont disponibles.
Le potentiel de la redirection des dépenses des collectivités locales
L’étude analyse « de manière approfondie » le potentiel de la redirection des dépenses défavorables comme levier de financement de la transition bas-carbone. Selon I4CE, les collectivités locales ont déjà amorcé une dynamique de redirection de leurs dépenses. Les dépenses d’investissement défavorables au climat des collectivités sont estimées à 5,6 milliards d’euros en 2024, soit une baisse de 25 % en volume depuis 2014. La diminution est d’autant plus forte en proportion des dépenses d’équipement totales des collectivités, toutes politiques confondues. Les dépenses défavorables liées aux achats de biens ont diminué de 19 %, notamment grâce à la diminution des acquisitions de bus, cars et véhicules légers thermiques. À l’inverse, certaines dépenses « brunes » demeurent dynamiques, comme l’acquisition de véhicules utilitaires thermiques ou la construction neuve artificialisante. Par ailleurs, les collectivités locales ont contenu de manière significative l’augmentation de leurs dépenses énergétiques fossiles grâce à des actions de réduction des consommations. Sur la même période, les investissements des collectivités en faveur du climat ont, quant à eux, progressé de 20 % en volume pour atteindre près de 8 milliards d’euros en 2024.
« Depuis 2014, les collectivités ont donc augmenté leurs investissements climat tout en réduisant leurs investissements défavorables, constatent les auteurs de l’étude. Ces deux évolutions témoignent d’une redirection des budgets locaux, mais les données ne permettent pas d’affirmer une causalité directe et systématique entre elles. » De fait, si la hausse des investissements climat a parfois été directement financée grâce à la réduction de certaines dépenses défavorables, dans d’autres cas ces évolutions ont eu lieu de manière indépendante dans les processus décisionnels et budgétaires des collectivités.
L’analyse d’entretiens semi-directifs menés avec 26 collectivités montre que la redirection a résulté, avant tout, de la convergence de quatre facteurs, à savoir : la recherche d’efficacité budgétaire, le cadre réglementaire, les exigences environnementales des financeurs, le volontarisme des élus et des services.
La redirection, un levier indispensable mais pas suffisant
Selon I4CE, la réduction des investissements défavorables pourrait dégager, en moyenne, près de 3,6 milliards d’euros par an d’économies « directes » d’ici à 2035 par rapport à 2024 pour les collectivités. « En plus d’être nécessaire au respect des trajectoires physiques de décarbonation, la réduction des dépenses défavorables constitue un potentiel important d’économies budgétaires pour financer les besoins d’investissement des collectivités dans la rénovation de leurs bâtiments, l’électrification de leurs équipements ou encore le développement des infrastructures de report modal », plaide l’institut. Ces économies proviendraient, pour 70 %, de la baisse des investissements dans la construction neuve artificialisante. S’y ajoutent les économies sur les dépenses énergétiques liées à la réduction de la consommation des énergies fossiles, estimées à 0,6 milliard d’euros par an aux prix de 2024. Toutefois, l’accélération de la réduction des dépenses défavorables se heurte en pratique à de nombreux freins budgétaires, économiques, techniques et politiques, reconnaissent les auteurs de l’étude.
Si la redirection des dépenses défavorables constitue un levier de financement stratégique et indispensable pour mener à bien la transition bas-carbone, celui-ci ne saurait donc, à lui seul, couvrir l’ensemble des besoins d’investissement climat des collectivités locales, insiste I4CE. Celles-ci devront, d’une part, s’appuyer sur la réduction d’autres dépenses, au-delà des seules dépenses défavorables, et, d’autre part, être en mesure de recourir à d’autres leviers de financement, qu’ils soient publics ou privés.
Différents leviers ont émergé des entretiens avec les collectivités pour accélérer la redirection des dépenses locales. En particulier, trois pistes d’action à approfondir.
Améliorer la prise en compte du climat dans les processus décisionnels
Cette amélioration passe, tout d’abord, par un renforcement de la cohérence entre les objectifs climat et les choix d’investissement de la collectivité. Les collectivités sont de mieux en mieux outillées pour cela, se veut optimiste I4CE.
Réfléchir à la mise en place de mécanismes d’affectation des économies vers les investissements climat
De tels mécanismes pourraient permettre de « budgétiser » les économies réalisées par la réduction des dépenses défavorables pour les rendre visibles, puis d’assurer l’affectation de ces économies vers des investissements climat, expliquent les auteurs de l’étude. Certaines collectivités interrogées suggèrent que ce type de mécanisme pourrait améliorer l’acceptabilité de la réduction de certaines dépenses défavorables, en rendant visibles les contreparties positives en termes d’investissement vert.
Garantir un cadre externe réglementaire et financier favorable à la redirection
Les incitations financières et réglementaires contribuent à faire évoluer le cadre d’analyse et les arbitrages dans les collectivités. D’une part, les outils réglementaires (décret tertiaire, LOM, RE2020, ZAN) apparaissent comme des leviers majeurs pour réduire certaines dépenses défavorables, en fixant des trajectoires et des seuils clairs. Leur efficacité dépend, toutefois, fortement de la stabilité et de la lisibilité dans le temps des normes, ainsi que de l’existence d’alternatives techniquement et financièrement accessibles, précise l’institut. « Une réglementation “plancher”, concertée et durable, est donc un facteur clé de la redirection », conclut I4CE.
