On entend souvent qu’il y aurait une explosion de la pauvreté et des inégalités en France. Votre diagnostic est-il aussi sombre ?
Non, et c’est important de le dire. Plus qu’une progression de la pauvreté, il y a, si l’on regarde les dernières décennies, des transformations profondes. Quand on déploie la Sécurité sociale à partir de 1945, la pauvreté affecte d’abord les plus âgés, faute de système de retraite digne de ce nom. Aujourd’hui, des personnes âgées restent en difficulté, mais la pauvreté touche surtout les jeunes.
Elle affectait autrefois les familles nombreuses. Or il y a de moins en moins de familles nombreuses et de plus en plus de familles monoparentales, qui sont mathématiquement les plus exposées. C’est une mutation structurelle considérable. On peut aussi observer que la pauvreté s’est territorialisée. Elle s’est concentrée dans certains quartiers, certains bassins. Et c’est un sujet qui, curieusement, n’était pas vraiment une priorité nationale avant les années 1970-1980. Aujourd’hui, c’est devenu une préoccupation première de politique publique.
Les collectivités territoriales, au premier chef desquelles les communes et leur centre communal d’action sociale, ont toujours été des acteurs de la lutte contre la pauvreté et les interlocuteurs privilégiés des habitants. Mais à l’échelle nationale, la pauvreté n’est devenue un sujet de préoccupation première que depuis les années 1980.
Les collectivités se retrouvent souvent en première ligne face à la montée de la précarité, sans toujours avoir les leviers budgétaires ni les compétences formelles pour y répondre. Est-ce tenable ?
On est dans ce que j’appellerais une gouvernance bricolée à la française, avec ses vertus et ses défauts. La prise en charge de la pauvreté est d’essence communale, historiquement. Le sujet s’est progressivement nationalisé avec la création de prestations sociales spécialisées, dont la plus connue est le RMI, devenu RSA. Mais depuis les lois de décentralisation, on a considéré que le département était, je cite, « le chef de file de l’action sociale ».
Tout le monde est content de ces expressions. Aujourd’hui, le mot à la mode est « autorité organisatrice ». On dit que les municipalités sont autorités organisatrices de la petite enfance. Tout ceci, permettez-moi l’expression, c’est du gloubi-boulga juridico-philosophique à la française, parce qu’il n’y a pas de contenu précis. Quand on dit chef de file, en réalité, il n’y a pas vraiment de chef.
Les départements, dont les dépenses sociales représentent une part considérable du budget, sont à la fois des collectivités disposant d’un certain degré d’autonomie et des instruments de mise en œuvre des politiques de l’État, singulièrement pour le RSA. Entre le bloc communal, le conseil départemental, l’État et les caisses de Sécurité sociale, tout le monde a des brins de responsabilités, sans que personne ne soit vraiment intégralement responsable.
Cela pose un problème principal pour les personnes en situation de précarité. À qui peuvent-elles s’adresser ? Ce que j’observe depuis longtemps, c’est que plus vous êtes dans la mouise, plus il y a d’endroits et de personnes qui sont censés vous aider. Et donc vous êtes paumé.
Budgets RSA, aide à l’autonomie, protection de l’enfance… Comment fait-on des choix quand tout est prioritaire ?
J’aurais bien du mal à établir une hiérarchie absolue. Ce que je peux dire, c’est que l’emploi est absolument clé. Si l’emploi n’est pas la solution à tous vos problèmes, souvent le non-emploi est la clé de vos difficultés. Ne pas oublier non plus la question familiale. C’est de l’évolution des structures familiales que naissent nombre de difficultés pour les gens.
Mais le sujet sur lequel les collectivités ont vraiment un rôle crucial, c’est le travail social. Les prestations sociales qui visent à limiter les difficultés de revenus sont, pour l’essentiel, organisées à l’échelle nationale. Le travail social, lui, c’est un autre dossier. Et c’est là où le bât blesse.
Aujourd’hui, on ne sait pas combien il y a de travailleurs sociaux en tout. On ne sait pas exactement qui sont leurs employeurs. Et on ne sait pas vraiment quelle est l’efficacité des différents services de travail social. Pourtant, je suis convaincu qu’il serait bien plus judicieux d’investir dans une meilleure organisation de l’accompagnement des personnes que de rêver à des transformations formidables du système de prestations.
Certaines innovations locales vous semblent-elles vraiment prometteuses ?
Je pense aux caisses du régime social agricole, la MSA, qui ont innové avec ce que l’on a appelé le « rendez-vous des droits ». Il s’agit de faire le point à 360 degrés sur ce à quoi vous pouvez prétendre. Les caisses d’allocations familiales l’ont repris. Cela est né d’initiatives locales, sans toujours se déployer de façon homogène, mais c’est la bonne logique.
Mon idée, c’est celle d’un travailleur social traitant. Ce n’est peut-être pas la meilleure expression, mais c’est la même logique que le médecin traitant. En l’occurrence, quelqu’un qui a votre dossier, qui vous connaît, qui peut le cas échéant vous adresser à des spécialistes. Organiser des expérimentations locales autour de ce travailleur social traitant me semblerait autrement plus judicieux que de continuer à se bagarrer politiquement et bureaucratiquement autour de prestations que l’on ne révise pas vraiment en profondeur.
À cela s’ajoute la question numérique. La fracture numérique, si on la mesure en termes d’équipements et de connectivité, ne fait que se réduire. Mais elle est d’autant plus problématique pour ceux qui sont du mauvais côté. Quand tout est dématérialisé et que vous ne savez pas utiliser les outils, vous êtes vraiment dans la difficulté. Une des missions de ce travailleur social traitant serait précisément d’aider les gens à naviguer dans cet univers numérique.
Dans un contexte de contrainte budgétaire, la lutte contre le non-recours aux droits est-elle encore une priorité réaliste pour les acteurs locaux ?
Je vais vous dire quelque chose de dérangeant. Le non-recours, c’est aussi des économies pour ceux qui ne versent pas la prestation. Il peut exister, ici ou là, des appétits à ne pas dépenser tout ce que l’on devrait dépenser. Cela ne signifie pas que c’est acceptable. Que les gens puissent bénéficier de l’intégralité de leurs droits, rien que de leurs droits, c’est une exigence.
Il y a toutefois des avancées intéressantes, notamment la « solidarité à la source ». Elle permet aux allocataires du RSA et de la prime d’activité de recevoir une information leur indiquant à quoi ils peuvent prétendre, puis on leur demande s’ils souhaitent en bénéficier. C’est une petite révolution dans les systèmes d’information, et qui fonctionne. Mais au fond, la meilleure réponse au non-recours, c’est encore le meilleur accompagnement. Permettre aux gens de savoir ce à quoi ils peuvent prétendre en rencontrant des spécialistes qui gèrent leur dossier. Je reviens toujours au même point.
France Services, dématérialisation, maisons de services au public… Les inégalités d’accès aux droits s’aggravent-elles ou se résorbent-elles ?
Mettons-nous à la place de quelqu’un qui bascule dans une difficulté. La France est un beau pays et il y a plein de choses qui existent pour prendre en charge cette difficulté. Le problème, c’est que quand vous êtes confronté à une nouvelle situation difficile, vous ne savez pas à qui vous adresser.
L’idée du guichet unique à l’échelle de chaque canton, comme France Services, est donc parfaitement judicieuse. Mais on est face au kaléidoscope français. Certains opérateurs en sont très satisfaits, d’autres considèrent que cela ne sert pas à grand-chose. C’est assez patchwork. Je pense que c’est la bonne direction. D’autres pays l’ont fait avec plus de cohérence. Au Canada, Services Canada offre un point d’entrée unique dans la plupart des services publics, sur un territoire bien plus grand que le nôtre, avec une population deux fois inférieure.
Les préfets ont vu leurs pouvoirs renforcés en juillet 2025. Recentralisation rampante ou meilleure articulation entre État et territoires ?
Ce qui a été renforcé, c’est le pouvoir du préfet sur les autres services de l’État, les services déconcentrés des ministères. C’est une meilleure organisation de la déconcentration autour de la figure centrale du préfet. Cela n’a pas grand-chose à voir avec la décentralisation au sens propre.
En matière sociale, on est dans ce que les universitaires appellent parfois la « déconcentralisation ». Un gros mélange de pouvoir accru pour les représentants locaux de l’État et de pouvoir accru pour les élus locaux. Du CCAS de la toute petite municipalité aux caisses nationales de Sécurité sociale, tout le monde a des brins de compétences, ce qui fait que l’on n’est pas forcément aussi content qu’on le souhaiterait. Pour ma part, une recentralisation de la gestion des prestations monétaires (ce qui arrive sur les comptes en banque) me conviendrait. Le RSA confié aux départements, ça n’a pas été l’idée la plus géniale des dernières décennies. Les prestations peuvent être gérées par des systèmes d’information nationaux très performants. Que vous soyez à Marseille ou à Strasbourg, vous vous fichez de savoir quelle institution locale vous verse votre allocation. L’essentiel, c’est qu’elle arrive. En matière fiscale, tout est parfaitement nationalisé. Socialement, cela pourrait l’être aussi, pour ces prestations monétaires.
En revanche, pour l’accompagnement et le travail social, que ceci soit de l’entière responsabilité des collectivités territoriales, dans un cadre général fixant des obligations minimales, me semblerait une bonne formule. Centraliser les prestations, décentraliser l’accompagnement. Voilà ce qui me paraît le plus logique.
Que lisez-vous sociologiquement dans les résultats des municipales ?
Je vais vous décevoir sur RN, LFI et compagnie… Je n’ai pas de religion en la matière. En revanche, je peux vous dire quelque chose d’original. Je suis moi-même élu local, dans un petit village de 500 habitants. Et ma lecture des dernières municipales part de là.
Le scrutin de 2026 a mis fin au panachage dans les communes de moins de 1 000 habitants. Ce qui signifie que dans deux tiers des municipalités, là où il n’y avait qu’une seule liste candidate, cette liste était forcément élue. J’avais parié qu’il n’y aurait pas dix personnes qui viendraient voter dans mon village. Aucun intérêt apparent, la liste est élue de toute façon, autant aller pêcher.
Résultat, la moitié des habitants est venue voter. Des gens qui n’avaient objectivement aucun intérêt électoral à se déplacer sont venus parce qu’ils croient au civisme. Je vois là un souffle de débat civique, de cohésion sociale, que je juge formidable. Je me suis complètement planté dans ma prédiction. Et j’en suis ravi.
Le sujet de la baisse et de la relance de la natalité anime l’actualité nationale et internationale. Votre livre « Les batailles de la natalité » pointe le désir d’enfant comme variable centrale de la natalité. Les collectivités peuvent-elles agir sur ce terrain ?
Ça ne leur échappe pas entièrement. La baisse de la natalité depuis une quinzaine d’années a des effets en cascade très concrets sur les territoires. Le marché des crèches et des assistantes maternelles d’abord, puis les fermetures de classes maternelles, aujourd’hui au collège, demain au lycée. C’est un sujet absolument majeur.
Ce vers quoi on se dirige, c’est un kaléidoscope territorial où certaines communes seront confrontées à un vieillissement très accentué pendant que d’autres resteront relativement dynamiques démographiquement. Et cela pose une question d’arbitrage difficile. Faut-il mettre l’accent sur les Ehpad ou sur les crèches ? Tout responsable politique vous dira « les deux, mon capitaine ». Mais dans une période de contraintes budgétaires considérables, le sujet de la petite enfance, pourtant clé pour l’avenir.
On a inventé une « autorité organisatrice de la petite enfance », on avance vers un « service public de la petite enfance ». Mais concrètement, garantir à chaque parent un mode de garde qui lui convient, on en est loin. Et c’est préoccupant.
Quelle serait votre priorité si vous deviez n’en choisir qu’une pour une action publique locale à la hauteur des défis des dix prochaines années ?
Je reviens au travail social. Je sais, c’est un sujet de tâcheron, pas un grand chantier présidentiel. On peut difficilement le résumer en slogan. Mais c’est un combat d’efficacité majeur, fait de batailles sur les conventions collectives, d’intérêts institutionnels divergents, d’employeurs multiples qui ne se parlent pas.
Ce qui me frappe, c’est que tout le monde a des idées très tranchées sur l’allocation sociale unifiée, sur le fait de pousser ou non les allocataires à travailler davantage. Il y a des controverses au plus haut niveau politique. Mais sur l’organisation du travail social et la reconnaissance de ces métiers, le silence est assourdissant. Pourtant, c’est là que se joue concrètement la vie des gens les plus fragiles.
Je n’ai pas d’illusion sur la visibilité politique de cette proposition. Mais elle est, selon moi, la plus cruciale. Et si on veut que l’action publique locale soit vraiment à la hauteur des enjeux, c’est là qu’il faudrait investir, pas seulement en euros, mais en organisation, en reconnaissance et en volonté politique.
Propos recueillis par Jérémy Paradis
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Julien Damon est sociologue, Professeur à l’École des Ponts, enseignant à Sciences Po, et à HEC. Il est l’auteur notamment de Petit éloge de la sécu (Presses de Sciences Po, 2025), Les batailles de la natalité (Éditions de l’Aube, 2024) et Les politiques familiales (PUF, 2024). |
