Conseils de lecture, par Laurent Besozzi, DGA de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur

Bien-être des acteurs publics

Chaque mercredi, nous demandons à un acteur public parmi ce qu’il a lu ou relu, vu ou entendu – livres, articles, vidéos –  quels sont les 3 médias qui ont le plus nourri sa réflexion pendant cette crise sanitaire. Cette semaine, Laurent Besozzi, directeur général adjoint des services de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur en charge plus spécifiquement des achats, de la commande publique et des affaires juridiques.

Laurent Besozzi, DGA de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur

Laurent Besozzi

Où tout commence comme un feuilleton à l’eau de rose, devait se révéler être le parfait compagnon d’une période estivale 2020 marquée par une pause dans la crise sanitaire. Ce style littéraire, populaire, a le mérite de faire adhérer, sans difficulté aucune, le lecteur à l’intrigue. Mais, rapidement, après cette mise sous tension, l’auteur mélange les genres. C’est ainsi qu’après quelques dizaines de pages d’une romance légère, le récit dérive en une dystopie autour d’une épidémie de grippe décimant les populations. L’ouvrage édité il y a une dizaine d’années, se révèle alors d’une troublante actualité. La course au bonheur, qui symbolise tellement nos sociétés post industrielles, est subitement interrompue par une pandémie qui nous ramène à des temps obscurs, quasi moyenâgeux.

Face à la menace virale, tellement lointaine et irréelle, comme est devenue d’ailleurs la mort elle-même, il existe dans les sociétés occidentales consuméristes un besoin, une exigence de l’action érigée en doctrine, dès le plus jeune âge, car « il n’y a rien de pire qu’une génération de jeunes désœuvrés. C’est la raison pour laquelle on a lancé jadis les croisades » (p.198).

Cet ouvrage rappelle également que les crises, ces moments exceptionnels, révèlent des hommes et des femmes. C’est ainsi que le personnage principal, Jiselle, hôtesse de l’air, a priori très ordinaire va, devant l’adversité d’éléments extérieurs, montrer une force toute particulière pour sauver sa famille et son mode de vie.

Régis Debray, écrivain, philosophe et haut fonctionnaire a inauguré les « Tracts de crise », parus chez Gallimard, par un texte remarquable. L’ancien conseiller du Président Mitterrand questionne à nouveau l’utilisation de la notion de « guerre » par les pouvoirs publics pour qualifier la lutte contre l’épidémie du coronavirus. Régis Debray nous invite ainsi à opérer une mise en perspective avec le sens même de la guerre : si la première victime d’une guerre est la vérité selon Kipling, Debray estime à l’inverse qu’elle est le mensonge. C’est en effet le retour au réel qui a si durement et cruellement affecté chacun d’entre nous. La faiblesse de nos démocraties occidentales a été particulièrement commentée face à ce qui a pu apparaître comme la force de la Chine en particulier, de l’aire asiatique en général. Néanmoins, comme André Comte-Sponville, « j’aime mieux attraper le Covid dans un pays libre que d’y échapper dans un État totalitaire ».

Loin de s’arrêter à une forme de pessimisme largement partagé dans le débat public, Debray entend bien faire de cette « guerre » une opportunité : « la guerre détruit, mais elle libère aussi ». C’est ici que réside la véritable force de ce texte. C’est en ayant conscience de la fragilité de nos civilisations, de notre vulnérabilité aux « lois de la nature » que cette crise peut devenir une opportunité. Elle permet d’abandonner « les arrière-fonds de nos rhétoriques et les leurres de façade » pour « revenir au plus simple, au plus élémentaire, aux données de base » qui peuvent se révéler, finalement, salvatrices pour nos sociétés. C’est en conclusion un appel à la rédemption que nous envoie Régis Debray. Notre avenir ne se trouve pas toujours dans la nouveauté, dans le « progrès », mais souvent dans les valeurs les plus simples de nos sociétés : la solidarité envers les plus démunis, la résilience face aux adversités et – surtout – une profonde humilité envers le monde qui nous entoure.

Le numéro de l’été 2020 de la revue fondée par Raymond Aron, Commentaire, nous a offert un texte, « Les libertés au temps du coronavirus », de Nicolas Baverez, haut fonctionnaire et essayiste, à la fois d’une grande beauté, mais aussi d’une cruelle analyse sur le défi lancé par la crise sanitaire à la démocratie libérale et aux droits et libertés qu’elle tend à protéger.

L’auteur rappelle, à juste titre, que les mesures de distanciation sociale, inédites dans l’histoire récente, heurtent de manière frontale les libertés fondamentales les plus essentielles comme la liberté de circulation, de manifestation ou encore d’entreprendre. L’épidémie pose ainsi un sérieux défi à la démocratie. En témoigne la difficulté d’organiser des élections au suffrage universel, pilier central de la démocratie représentative. Peu d’autorités politiques ont réussi à conserver un semblant de vie démocratique au plus fort de l’épidémie. La France a ainsi essayé de répondre à cette crise en transférant du pouvoir du législatif vers l’exécutif, par la création d’un régime d’exception, tout en se réfugiant derrière un conseil scientifique spécialement institué pour la circonstance afin de partager les responsabilités. Le Parlement s’est, d’une certaine manière, autocensuré en acceptant de siéger en « comité restreint », alors que la justice – administrative et constitutionnelle – a été plus que réticente à entraver la marche de l’administration en une période si exceptionnelle. Les contrepouvoirs n’ont pas fonctionné peut-être parce que la cause semblait légitime. Est-on cependant certain qu’ils eurent été les remparts qu’on imagine dans des situations moins acceptables ? Indéniablement, cet événement a jeté un doute à ce sujet et nous rappelle combien notre système démocratique libéral est fragile et donc précieux.

L’auteur montre que d’autres voies auraient été possibles, plus respectueuses des libertés. Certains pays ont réussi à gérer de manière efficace l’épidémie tout en respectant les libertés individuelles et l’État de droit : la Corée du Sud, Taïwan ou encore l’Allemagne n’ont pas eu à recourir, d’une façon générale, à des régimes d’exception. La suspension de l’État de droit a ainsi été pour l’auteur une faute majeure de la France : elle a exacerbé les mauvais côtés, multiséculaires, de notre pays – l’hypercentralisation, l’arbitraire de l’administration, la défiance envers les dirigeants – tout en ne permettant pas le redémarrage de l’activité économique qui pourtant serait salutaire. C’est en somme, en ces temps troublés et incertains, un plaidoyer pour la liberté que nous a offert, avec cet article, Nicolas Baverez.

Propos recueillis par Hugues Perinel

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