L’étalement urbain, épouvantail des politiques publiques

Urbanisme

L’étalement urbain, l’idée que les villes grandissent trop vite au détriment des zones rurales, sert depuis des années d’épouvantail aux pouvoirs publics, mais son ampleur fait débat.

« L’étalement urbain et l’artificialisation des sols, en détruisant et en morcelant les espaces naturels, agricoles et forestiers, contribuent directement à la dégradation des écosystèmes », affirmaient fin juillet dans un communiqué commun plusieurs ministères : Agriculture, Logement et Écologie.

Au-delà des annonces – la formation d’un groupe de travail entre élus et société civile -, ce communiqué s’inscrit dans une approche assumée depuis plusieurs années par les pouvoirs publics : la lutte contre l’étalement urbain et son corollaire, l’artificialisation des sols.

Le premier désigne une expansion, jugée trop rapide, des zones urbaines. Le second signifie que les terres concernées perdent leur statut de milieu naturel, même si ce phénomène n’est pas forcément irréversible.

L’étalement urbain est à la fois accusé de prendre du terrain aux agriculteurs et d’être coupable de maux écologiques : il se fait principalement par la construction de maisons, plus gourmandes en énergie par habitant que les immeubles, et encourage les transports en voiture.

Mais c’est surtout l’artificialisation des sols qui est visée et ses risques pour la biodiversité. Pour protéger celle-ci, le gouvernement affiche depuis 2018 un objectif de « zéro artificialisation nette », et la volonté publique d’affronter le phénomène remonte jusqu’au Grenelle de l’Environnement de 2007.

Pourtant, « on n’a pas de problème à l’échelle nationale », minimise auprès de l’AFP le géographe Éric Charmes, chercheur à l’université de Lyon et auteur de plusieurs ouvrages sur l’organisation des villes et villages.

M. Charmes relativise notamment un chiffre souvent repris : entre 2006 et 2015, l’équivalent de la Seine-et-Marne a été pris sur des terres agricoles et des milieux naturels.

« Même dans les hypothèses les plus défavorables, en supposant que tous les ménages français s’installent dans un pavillon et se mettent à habiter sur une parcelle de 1 000 mètres carrés, on a encore 85 % du territoire qui ne serait pas artificialisé », remarque-t-il.

« Les problèmes ne dépendent pas de la quantité d’artificialisation mais des localisations des urbanisations nouvelles », ajoute M. Charmes.

Effet d’optique

Le géographe préfère parler d’« émiettement » urbain : loin de l’image d’immenses métropoles qui s’étalent comme des flaques, il estime que ce sont maintenant les villages qui repoussent leurs frontières, gagnant des habitants lorsqu’ils entrent dans la zone d’influence de grandes villes.

Ce phénomène participe, selon lui, à un effet d’optique : l’étalement urbain apparaît plus massif qu’il n’est, car quelques nouveaux pavillons se remarquent plus à l’orée d’un village qu’en périphérie d’une grande ville.

« Le débat est dans une radicalité, où il faut que l’artificialisation nette soit égale à zéro », regrette M. Charmes. « On a bien quelque chose de politique, là derrière. Le discours dominant consiste à valoriser la densité, au détriment de l’étalement et de la ville peu dense. »

Ainsi, fin août, le ministre du Logement, Julien Denormandie, a dit « assumer » que des politiques du gouvernement aient contribué au net déclin de la construction de maisons depuis deux ans, au profit de la relance de  centres de villes moyennes.

« Derrière des choix politiques de lutte contre l’étalement urbain et l’artificialisation des sols, on mobilise des outils qui risquent d’aboutir de facto à une accentuation d’une logique de métropolisation », avance auprès de l’AFP Alain Tourdjman, directeur des études économiques chez le géant bancaire BPCE.

L’économiste définit cette métropolisation comme la concentration de la population et de l’activité économique dans les grandes villes régionales, au détriment d’une partie de plus en plus importante du territoire.

Selon lui, la lutte affichée contre l’étalement urbain fait partie des politiques – avec par exemple la volonté d’imposer d’ici à quelques années la rénovation des « passoires thermiques » par la coercition – susceptibles de renforcer ce phénomène en concentrant aides publiques, constructeurs et acheteurs sur les grandes villes.

« Les effets délétères, c’est qu’on a une inflation des prix du logement dans les métropoles, en même temps qu’une perte de valeur dans des zones qui ne sont pas tendues », conclut-il. « On est en train, au nom d’objectifs très louables, de sous estimer le risque d’appauvrissement de détenteurs de logements qui se situent dans ces zones. »

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