Alexandra Artis : « La crise sanitaire a mis l’accent sur les inégalités sociales »

Management

Il y a quelques mois, durant le premier confinement, nous avions interviewé plusieurs acteurs publics pour qu’ils témoignent de leurs actions afin notamment de maintenir une continuité d’activité et protéger les agents. Quel regard portent-ils aujourd’hui sur leurs priorités, leurs inquiétudes ou leurs espoirs ? Entretien avec Alexandra Artis, DGAS, Responsable du Pôle Vie sociale de la ville de Vence et directrice du CCAS de Vence.

Alexandra Artis, Directrice générale adjointe des services, pôle vie sociale de la ville de Vence, Directrice du CCAS de la ville de Vence

Alexandra Artis

Si la situation de chacun a différé pendant les phases de confinement et de déconfinement de cette crise sanitaire, je retiens néanmoins aujourd’hui quatre priorités :

  • Repenser le financement, la coordination et les conditions de travail des employés à domicile,
  • Réfléchir à l’organisation du télétravail,
  • Mesurer l’impact social de l’épidémie de la Covid-19,
  • Réinventer l’action publique.

Repenser le financement, la coordination et les conditions de travail des employés à domicile

Les aides à domicile et les aides-soignants des services de soins infirmiers à domicile ont été sur le terrain sans discontinuer depuis l’état d’urgence sanitaire. Ces professions se sont révélées particulièrement indispensables auprès de nos aînés durant la période de confinement, où l’isolement et les risques de glissement ont été accrus.

Certes, la prime exceptionnelle dite « prime Covid » a été un signe de reconnaissance des agents concernés. Mais il apparait important de repenser le statut des professions des services de maintien à domicile. Un meilleur financement permettrait aussi de revaloriser ces métiers, pilier d’un accompagnement de qualité. Alors que le secteur peine à recruter, la demande va continuer à croître dans une société vieillissante. Cette revalorisation nécessaire des salaires dans les métiers de l’aide à domicile doit contribuer à l’attractivité des métiers de l’autonomie.

Si la loi du 7 août 2020 relative à la dette et à l’autonomie a créé un nouveau risque et une cinquième branche de la sécurité sociale consacrés à l’autonomie, les professionnels de l’aide aux personnes âgées attendent également avec impatience la loi « Grand âge et Autonomie ».

Réfléchir à l’organisation du télétravail

Concernant le télétravail, il est à mon sens trop tôt pour prédire avec certitude son avenir une fois la crise passée. Le télétravail durant la crise de la Covid-19 a été adopté dans l’urgence et nous mesurons à peine les conséquences sur nos organisations internes. Mais il est permis de faire d’ores et déjà quelques constats. Tout d’abord, il est bien évident que tous les métiers ne sont pas compatibles avec le télétravail et que sa généralisation est impossible. Ensuite, il a été observé à l’issue de la première vague, les aspects négatifs et positifs du télétravail dans l’organisation des services et le quotidien des agents. Certains ont pu le percevoir comme du travail à domicile forcé, et pas toujours compatible avec la vie privée. D’autres au contraire, y ont trouvé un moyen de concilier vie professionnelle et vie personnelle, un gain de temps et d’efficience dans leurs missions.

Il faut aussi souligner que le télétravail peut présenter des avantages pour l’intérêt général. Il est de toute évidence une forme d’organisation permettant de participer à la diminution des pics de pollution, aux exigences de confinement lors des crises sanitaires, des canicules et aux difficultés de transports.

Dès lors, compte tenu des contingences sanitaires, environnementales et économiques, il importe de s’interroger :

  • sur les avantages du télétravail pour l’agent et l’administration : travail au calme, concentration, productivité,
  • sur l’encadrement, le management pour éviter le délitement de l’appartenance à l’équipe, l’isolement, la démotivation, le déficit d’informations,
  • sur la nécessaire négociation avec les équipes pour sa mise en œuvre et son efficience : volontariat, volume, tâches concernées, moyens matériels mis à disposition.

Mesurer l’impact social de l’épidémie de la Covid-19

Par ailleurs, la crise sanitaire a mis l’accent sur les inégalités sociales. Et les CCAS notamment devront faire face aux impacts de la crise de la Covid-19 chez les plus démunis, dans les mois, voire les années à venir. On constate par exemple des inégalités quant à l’exposition au virus.

En effet, le risque d’exposition est plus élevé pour les travailleurs qui ont dû poursuivre leurs activités professionnelles, soit en raison de l’utilité sociale de leurs métiers, soit en raison de la contrainte financière et la menace trop forte d’une perte de revenus.

En outre, beaucoup travaillant dans l’intérim, dans le secteur de l’évènementiel, ou encore dans la restauration, ou étant en contrat à durée indéterminée ont perdu leur emploi. Ce public a alors fait appel aux aides auprès des CCAS ou encore auprès des associations caritatives, qui ont pu témoigner d’une recrudescence des demandeurs d’aides alimentaires.

Le risque de contagion est également plus élevé pour les personnes vivant dans des logements trop petits et surpeuplés. Le risque de contamination dépend aussi de l’accès aux mesures de protection. Et cet accès dépend des conditions matérielles pour s’approvisionner en équipements individuels de protection (masques, produits d’hygiène), et de la bonne compréhension de l’efficacité des mesures de prévention.

Il convient aussi de rappeler qu’on observe souvent le renoncement aux soins curatifs et préventifs chez les plus démunis. Et cette crise sanitaire en accentue les effets.

Réinventer l’action publique

Enfin, la crise de la Covid-19 nous oblige à nous interroger sur l’action publique, et notamment sur la répartition des responsabilités entre l’État et les collectivités territoriales. Soucieuses de répondre à la réalité des urgences et protéger leurs administrés sur leur territoire, les collectivités territoriales se sont activement mobilisées pour assurer la continuité des services essentiels, en outrepassant le cadre strict de leurs responsabilités, en défiant parfois la centralisation étatique des décisions administratives et politiques, ou en dénonçant la verticalité de l’exercice de l’État.

La définition de nouvelles formes de collaboration entre l’État et les acteurs locaux, ainsi que la refonte de l’action publique apparaissent comme un impératif pour faire face aux urgences qui nous attendent sur le plan économique et social.

En juin dernier, Nicolas Bauquet a publié un rapport pour l’Institut Montaigne (« L’action publique face au Covid »). Il démontre que « c’est la manière dont est exercée l’action publique qui doit faire l’objet d’une réflexion partagée et d’une action déterminée pour qu’elle puisse être au rendez-vous des prochaines crises, et faire à nouveau la preuve de son efficacité ».

Propos recueillis par Hugues Perinel

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