Mathias Trogrlic : « Nous attendons parfois trop que l’ordre vienne “d’en haut” »

Management

Il y a quelques mois, durant le premier confinement, nous avions interviewé plusieurs acteurs publics pour qu’ils témoignent de leurs actions afin notamment de maintenir une continuité d’activité et protéger les agents. Quel regard portent-ils aujourd’hui sur leurs priorités, leurs inquiétudes ou leurs espoirs ? Entretien cette semaine avec Mathias Trogrlic, DGS de la ville de Sarcelles (95).

Mathias Trogrlic

Mathias Trogrlic

Il y a une forme de routine qui s’installe au sein des collectivités. L’audioconférence hebdomadaire avec le préfet, l’attente des directives, l’anticipation de celles-ci, l’adaptation des services aux contraintes d’accueil. Ce qui était extraordinaire au printemps dernier devient l’ordinaire de la gestion managériale des collectivités.

J’ai personnellement changé de collectivité et de strate, passant d’une ville de 10 000 habitants à une sous-préfecture de 60 000 habitants. Et bien j’y ai trouvé les mêmes questions, les mêmes attentes et surtout le même constat que celui établi au départ : certains agents se sont révélés à eux-mêmes et à leur hiérarchie lors du premier confinement alors même que d’autres services ont eu plus de mal à se mobiliser.

Des services qui fonctionnent à deux vitesses

J’avais au printemps dernier établi le constat d’une absence de la question du télétravail dans nos sphères publiques. Ce constat, pas forcément résolu avec cette crise, se double désormais de services qui fonctionnent à deux vitesses : ceux qui ont pris des habitudes de télétravail parce que la nature même de leur fonction le leur permet, et ceux qui n’y sont pas et qui estiment par endroit que ceux qui sont en télétravail sont en vacances. Cette culture est profondément ancrée et très difficile à faire évoluer. Il y a aussi la question des moyens : nous n’avons pas pu développer l’intégralité de ce que l’on pouvait faire en télétravail car financièrement les investissements étaient colossaux !

Je ressens par contre, au fur et à mesure du temps, moins d’angoisse chez les agents vis-à-vis du virus. Il fait partie du paysage et l’accueil du public s’est régulé en fonction.

L’État continue à nous faire grincer des dents

Nous sommes désormais dans la mise en place des centres de vaccination, et l’on peut dire que l’administration centrale de l’État continue à nous faire grincer des dents. Les informations sont tardives, les plans sont complexes et les consignes peu claires. Nous sentions bien depuis le départ que les collectivités allaient finir par devoir s’organiser pour ouvrir des centres. Cela va être le cas, alors que l’État nous dit toujours au premier coup qu’il va gérer tout cela tout seul. C’est assez navrant de voir que nous sommes uniquement sollicités pour couvrir les carences organisationnelles de l’État alors que nous aimerions être associés en partenariat.

Cependant, nous participons aussi, en quelque sorte, à cette infantilisation des collectivités locales. Je nous trouve encore trop en attente des décisions qui viennent de l’État. Après tout, à chaque fois que nous avons anticipé telle ou telle mesure, nous ne nous sommes pas beaucoup trompés dans notre connaissance du contexte local et des mesures à prendre. Nous attendons parfois trop que l’ordre vienne « d’en haut ». L’apprentissage de l’incertitude est encore long et compliqué, car nous devons apprendre à ne savoir pas grand chose et composer avec. Cela concerne finalement autant les collectivités que l’État.

Le côté frustrant de la crise

Enfin, nous essayons de retrouver des objectifs plus classiques, de monter un budget qui soit le plus normal que possible. Cette crise survient alors que les exécutifs municipaux ont été renouvelés, c’est difficile dans ce cadre de lancer les premiers grands objectifs du mandat, et pourtant nous devons nous y pencher car 6 ans, cela passe vite. Nous nous retrouvons parfois contraint de « freiner » nos équipes, car elles oublient la crise, et parfois c’est l’inverse, nous nous censurons alors que nous pourrions entamer des projets. C’est le côté pour moi le plus frustrant de cette crise. Nous pensions que la réduction de l’activité allait nous permettre d’avoir le temps d’entamer de grandes réflexions sur le long terme. Je trouve que nous ne le prenons toujours pas assez. À croire que nous aimons un peu trop travailler dans l’urgence.

Propos recueillis par Hugues Perinel

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