Les chiffres sont difficiles à ignorer. En 2022, le ministère de l’Intérieur a enregistré 2 077 plaintes pour piqûres sauvages en milieux festifs, et le centre d’addictovigilance de Paris a recensé 2 000 signalements d’agressions sous soumission chimique. La même année, 80 % des jeunes de 17 ans déclaraient avoir consommé de l’alcool dans l’année. Et en 2023, près de 10 % des adultes français avaient expérimenté la cocaïne, contre 5,6 % en 2017. La fête n’est pas sans risques. Mais trop souvent, personne ne se donne les moyens d’en parler à ceux qui y participent, au bon moment et au bon endroit.
La Métropole Rouen Normandie, propriétaire du 106 et du Zénith, deux salles de concert emblématiques, a choisi de ne pas regarder ailleurs. En tant qu’organisatrice de moments festifs, elle s’est estimée directement concernée par la prévention des risques qui y sont liés. La démarche, qui a mobilisé une équipe projet pendant un an, est née de ce constat simple. L’information existe, les outils de protection aussi, mais ils ne sont pas là où les gens en ont besoin.
La solution innovante
L’idée du Kit Kool est à la fois sobre et efficace. Deux fly cases de transport musical, récupérés en fin de vie auprès de l’entreprise MTCA et transformés par les services de la Métropole avec l’Atelier Autonome, ont été reconvertis en meubles de prévention installés à l’entrée des deux salles. En libre service, sous la surveillance discrète des agents de sécurité, chaque spectateur peut y prendre ce dont il a besoin sans avoir à demander : protections auditives, préservatifs, capuchons de verre anti-drogue, éthylotests, sifflets repousse-relou, brochures d’information. Un écran diffuse en boucle des vidéos de prévention produites par des associations et des services de l’État.
Le dispositif a été pensé pour couvrir un spectre large de risques : violences sexistes et sexuelles, consommations excessives d’alcool et de substances, soumission chimique, comportements à risque au retour de soirée. Il ne se substitue pas à une présence humaine spécialisée, mais il la complète. La formation des agents des salles, assurée par l’association CONSENTIS, fait partie intégrante du dispositif.
Les objectifs
La Métropole vise plusieurs effets simultanés : permettre à chaque spectateur de mettre en place des stratégies individuelles de réduction des risques, protéger les personnes vulnérables, faciliter l’orientation vers les structures d’aide et de soin, et favoriser un retour en toute sécurité après la soirée. Mais l’ambition dépasse les deux salles métropolitaines. L’objectif affiché est d’inciter les bars et les boîtes de nuit de la métropole rouennaise à adopter eux aussi des zones Kit Kool dans leurs établissements, créant un maillage de prévention à l’échelle du territoire.
Les moyens
Le modèle économique du projet est particulièrement remarquable. Les fly cases sont un don d’entreprise. Les éthylotests sont fournis par la préfecture et l’assureur de la Métropole. Les préservatifs sont mis à disposition par l’ARS. Les protections auditives sont fournies par les salles elles-mêmes. Les documentations de prévention et les goodies ont été donnés par les partenaires ou reproduits par le service interne de la Métropole. Le coût total pour la collectivité s’élève à 8 000 euros : 3 600 euros pour la transformation des fly cases et 4 400 euros pour les capuchons de verre, fabriqués en France. Un investissement minimal pour une portée maximale.
Perspectives
Le premier bilan, réalisé à six mois d’expérimentation, fait état d’entre 50 000 et 80 000 personnes sensibilisées. La projection annuelle dépasse 200 000 contacts. Surtout, les meubles sont très demandés au-delà des deux salles, notamment pour des soirées étudiantes, des festivals de musique et de théâtre. La Métropole a donc prévu la création de deux Kit Kool transportables pour faciliter les prêts, accompagnés d’une charte fixant les conditions d’utilisation. Des partenariats sont en cours avec Umay et Lady Drivy. Et l’objectif de multiplier les lieux Kit Kool dans les bars et boîtes de nuit de la métropole est actuellement en cours.
Jérémy Paradis
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Le signal le plus fort vient peut-être des directeurs de salle eux-mêmes. Didier Thibault, directeur du Zénith, déclarait à Tendance Ouest, lors du lancement en novembre 2024, que son équipe constatait une recrudescence de pression due à des substances en milieu de concert, et que la safe zone était devenue une réponse directe à cette réalité de terrain. Le fait que les meubles soient très demandés pour être prêtés à d’autres événements dit quelque chose d’important. Quand un outil de prévention est bien conçu, simple, gratuit et accessible, les gens l’utilisent. Ce n’est pas anodin dans un domaine où la communication publique peine souvent à atteindre les publics qui en ont le plus besoin. |
