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Jérôme Goeminne : “Il n’y a pas un hôpital qui ne soit pas en tension”

Publiée le 6 décembre 2021 à 8h00 - par

Entretien avec Jérôme Goeminne, président du SMPS Syndicat des Managers Publics de Santé et Directeur général chez GHT Cœur Grand Est.
Jérôme Goeminne : “Il n’y a pas un hôpital qui ne soit pas en tension”

Dans quel état général se trouvent actuellement les ressources humaines hospitalières ?

D’un point de vue quantitatif, contrairement aux idées reçues, les chiffres nationaux montrent qu’il n’y a pas moins de ressources humaines hospitalières actuellement qu’avant la crise Covid. Cela se confirme dans la plupart des territoires. Mais cette réalité chiffrée globale masque une hétérogénéité des situations entre les hôpitaux et selon les métiers, et ne prend pas en compte l’augmentation de l’absentéisme. Il semble que les territoires ruraux soient plus en difficulté. Les métiers médicaux et paramédicaux étaient déjà en tension avant le Covid. La pandémie semble augmenter l’attractivité des métropoles et à l’inverse diminuer l’attractivité pour les équipes et les centres de plus petite taille et à distance des grandes agglomérations. Pour autant, il n’y a pas un hôpital qui ne soit pas en tension sur ses effectifs médicaux ou paramédicaux. Cette tension qui existait avant le Covid, et qui était dénoncée, est devenue encore plus intolérable et insupportable dans le cadre de la mobilisation pour lutter contre la pandémie de Covid.

Se rajoute un absentéisme grandissant dans tous les métiers hospitaliers, mais encore plus prégnant dans ceux qui ont été fortement impactés par l’afflux de patients Covid ces deux dernières années (les personnels des urgences ou les infirmiers et médecins anesthésistes). Le nombre de personnels global est donc théoriquement stable, mais dans la réalité, avec l’absentéisme, il y a moins de collaborateurs disponibles. Par conséquent, d’un point de vue qualitatif, les collaborateurs hospitaliers sont épuisés et de plus en plus souvent découragés. Le fait que la formation de médecins et de paramédicaux supplémentaires prennent plusieurs années ne fait entrevoir le bout du tunnel que dans un horizon lointain. Le système hospitalier tient par la vocation et l’entraide de tous ses professionnels.

Qu’en est-il du manque de personnel et du manque d’attractivité que subissent les tentatives de recrutement ? Que faire pour pallier à ces manques ?

Une compétition féroce existe entre les structures privées et publiques, mais également entre établissements publics, pour attirer les professionnels. Les salaires beaucoup plus importants dans les établissements privés, souvent avec de meilleures conditions de travail (par exemple sans travail de nuit ou de week-end), attirent davantage les médecins. La parade des hôpitaux par des mercenaires payés au-delà des tarifs réglementaires va prochainement être rendue impossible par l’application de la loi RIST. C’est tout à fait normal par rapport aux rémunérations des praticiens hospitaliers, qui par ailleurs ont été fortement revalorisées. Mais l’écart très important avec le privé persiste, et l’hémorragie ne s’arrêtera probablement pas.

Il faudrait davantage rémunérer les missions de service public, comme le travail de nuit et les week-ends. Nous pourrions aussi créer un post-internat obligatoire dans les établissements publics, avec une rémunération à la hauteur des responsabilités, qui permettrait immédiatement de renforcer les hôpitaux et peut-être de faire rester ensuite certains praticiens dans les hôpitaux. Enfin, la régulation de l’installation des praticiens, en place avec succès dans la quasi-totalité des démocraties occidentales, ne doit plus être un tabou en France.

Concernant les professions paramédicales, nous constatons un accroissement de l’intérim très onéreux. Cela ressemble à la situation des médecins il y a une dizaine d’années. Il faut urgemment former davantage d’infirmiers et d’aides soignants pour ne pas nous retrouver bientôt dans la même difficulté qu’avec les professions médicales. L’augmentation des promotions des instituts de formation va actuellement dans ce sens.

Le personnel hospitalier est-il prêt pour la 5e vague de Covid annoncée ?

Le personnel hospitalier répondra toujours présent pour prendre en charge les patients qui le nécessitent. Tous nos métiers sont des métiers de vocation. Associés à une gouvernance efficace, fondée sur une concertation permanente et dense comme probablement aucune autre organisation, l’hôpital saura faire face à toutes les vagues épidémiques. Nous l’avons prouvé depuis deux ans. Par contre, après chaque vague, l’épuisement augmente, la démobilisation également, du fait de perspectives d’amélioration structurelle lointaine, notamment du fait du temps de formation des médecins dont je parlais tout à l’heure.

À mon sens, dans l’intervalle, nous devons faire de la qualité de vie au travail une priorité. Nous devons disposer de budgets spécifiquement dédiés à celle-ci. C’est ce qui nous permettra de tenir au mieux dans cette période qui est, et s’annonce encore pour longtemps, difficile.

Pensez-vous que l’hôpital soit suffisamment pris en compte dans les projets politiques des prochaines présidentielles ?

Les récentes interventions montrent que l’hôpital et la santé seront enfin un sujet de l’élection présidentielle. Il faut toutefois sortir des caricatures démagogiques qui visent à rallier des corporations. À titre d’exemple, on assiste à une surenchère du taux de personnel administratif dans les hôpitaux qu’il faut réduire : après 25 %, on a entendu un taux de 30 % et maintenant de 34 % ! Alors que dans la réalité, la Dress atteste qu’il est d’environ 12,5 %, dont la moitié de secrétaires médicales… alors que dans les structures privées lucratives ou non lucratives il est de plus de 14 %.

En dehors de la nécessité de former bien davantage de professionnels médicaux et soignants, ainsi que du débat sur la régulation de l’installation médicale, le système sanitaire, et pas seulement hospitalier, doit être rénové. Il faut une véritable démocratie territoriale pour coordonner tous les acteurs des territoires. Il faut enlever les normes qui sclérosent l’hôpital qui par essence doit être agile. Il faut alléger les contrôles (l’hôpital, hors Covid, reçoit plus de 200 instructions ou enquêtes par an sur 220 jours ouvrés : soit davantage que toute administration !) et faire davantage confiance aux acteurs. Il faut massivement investir dans des systèmes d’information ville-hôpital. Il faut un financement populationnel fondé sur la qualité et non sur le nombre d’actes. Il faut développer le recours aux nouvelles technologies et notamment à l’intelligence artificielle… Bref, il faut libérer les énergies ! C’est une richesse nationale qu’il faut réinvestir urgemment.

Propos recueillis par Alice Lecomte