L’AEICT : l’ingénieur en chef saura être le catalyseur d’une intelligence collective au service du « monde d’après »

Statut

Entretien avec Émilie Ruin, secrétaire de l’Association des élèves ingénieurs en chef territoriaux et Yosr Kbairi, membre du bureau. Anciennes élèves ingénieures en chef de la promotion Wangari Muta Maathai.

L’AEICT est une jeune association : pouvez-vous nous la présenter ?

Fondée en 2018 par la première promotion des élèves ingénieurs en chef de l’INET, les Jules VERNE, elle visait originellement à assurer un dialogue équilibré avec l’INET, notamment en lien avec les conditions de formation et de scolarité. En effet, les promotions d’élèves ne se croisant pas, elle garantit une forme de continuité entre les promotions tant dans les discussions que dans les actions : les Jules VERNE, les Wangari MUTA MAATHAÏ et aujourd’hui la troisième promotion. Elle porte une valeur centrale de solidarité et d’entraide qu’elle traduit notamment dans la création d’un annuaire des élèves et anciens élèves aujourd’hui.

Initialement centrée sur les élèves, l’association a souhaité s’enrichir des promotions d’anciens élèves pour répondre à de nouveaux objectifs : le décret n° 2016-200 du 26 février 2016 portant statut particulier du cadre d’emplois des ingénieurs en chef territoriaux a créé un nouveau cadre d’emplois en séparant le grade des ingénieurs en chef du grade d’ingénieur. Cela a plusieurs incidences : les ingénieurs en chef deviennent les homologues statutaires des autres cadres d’emplois A+ réunissant les hauts fonctionnaires territoriaux (administrateurs et conservateurs des bibliothèques et du patrimoine). Ils confortent ainsi leur légitimité à devenir membre d’équipes de direction générale. Le concours a évolué en intégrant une épreuve d’organisation et de gestion des collectivités territoriales portant sur les ressources humaines, les finances publiques…Cette composante complète le profil initialement technique des ingénieurs. Le concours est suivi d’une année de formation à l’INET de Strasbourg en détachement de nos collectivités ou de nos parcours d’origine. L’AEICT travaille donc à rendre visible ces évolutions qui devraient permettre un accès facilité des ingénieurs en chef aux équipes de direction générale (directeurs généraux adjoints et directeurs généraux de services) sans renier l’appartenance des ingénieurs en chef à la filière technique. Rappelons que la représentation de la filière technique au plus haut niveau vient diversifier les profils des A+. L’AEICT ne souhaite toutefois pas s’inscrire dans une position de revendication statutaire et s’attache à créer des synergies utiles dans la sphère publique et territoriale. Elle préfère faire la démonstration de la diversité et la richesse des parcours de ses membres et de ce qu’ils peuvent apporter aux collectivités territoriales. Elle déploie donc des partenariats en ce sens avec la Gazette, WEKA, l’AITF… : ses membres publient par exemple des articles et contribuent dans des événements importants pour les collectivités territoriales.

Quels sont les particularités de ce nouveau cadre d’emploi des ingénieurs en chef (2016) et comment ces jeunes cadres territoriaux entendent contribuer à la gouvernance des territoires ?

« Jeunes » oui et non, on trouve dans les promotions d’élèves ingénieurs en chef des personnes jeunes, mais aussi tous les profils, avec des parcours de 5 à 30 ans d’expériences en collectivités ou dans le secteur privé derrière eux. C’est d’ailleurs l’une des forces du nouveau cadre d’emplois des ingénieurs en chef : la diversité des parcours tant sur le plan de la formation initiale que sur la plan professionnel. Par exemple, on trouve au sein des trois promotions des ingénieurs venant du secteur privé dans le champ des énergies renouvelables ou celui de l’accompagnement au changement, des chefs de projet, de service ou des directeurs en collectivités dans le domaine de la voirie, de la mobilité, des bâtiments, de la biodiversité, des déchets, de l’eau, des systèmes d’information ou des profils plus généralistes en ingénierie financière de grands projets, contrôle de gestion, aménagement ou encore prospective territoriale…

L’ingénieur en chef combine, pour les collectivités territoriales, un parcours souvent coloré d’une teinte technique plus ou moins prononcée qui le met en capacité de manager dans des domaines exigeant de la technicité mais également de contribuer, au sein d’équipes de direction générale à des enjeux transversaux auxquels sont confrontées toutes les collectivités : les transitions numérique, sociétale et écologique. En complément de son parcours personnel et d’une expérience diverse et transversale, l’année de scolarité à l’INET, obligatoire depuis le décret de 2016, lui donne les outils pour accompagner le changement devenu un état permanent des collectivités territoriales.

Quels sont les grands enjeux et défis des politiques publiques locales dans les années à venir ?

Les collectivités territoriales font indéniablement face aujourd’hui à un triple défi, celui des transitions numérique, sociétale et écologique. Pour les décideurs, il faut désormais composer avec les changements qui traversent notre société en douceur mais aussi qui la bousculent en profondeur : vieillissement, recompositions familiales, affirmation des diversités. Dans une société plurielle, les politiques publiques doivent plus que jamais se réinventer pour continuer à faire vivre nos valeurs républicaines : Liberté, Égalité et Fraternité. La féminisation progressive des emplois de direction et la diversification des profils des cadres dirigeants couplées à des coopérations sincères et une implication effective des citoyens et des habitants portent les germes d’une plus grande créativité dans la conception et le pilotage des politiques publiques.

L’accélération des transformations technologiques fait, par ailleurs, émerger de nouveaux modes d’organisation et de fonctionnement. La massification des données publiques impose de nouvelles manières de capter et valoriser le bien commun que représentent ces données. La dématérialisation et l’automatisation des processus vont s’intensifier avec une intégration devenue certaine de l’intelligence artificielle. Les pratiques internes et les métiers seront profondément remodelés. Notre réussite collective dépendra des investissements à consentir aujourd’hui dans le volet technologique (intelligence artificielle) mais surtout dans le volet humain (intelligence émotionnelle). C’est ce dernier qui permettra à nos politiques publiques d’être centrées sur les usagers et les bénéficiaires et d’en assurer la désirabilité.

Dans un contexte de lutte contre le changement climatique enfin, les territoires font face à un véritable enjeu de transition écologique. Les questions écologiques deviennent centrales et irriguent toutes les politiques publiques. Gestion optimale des ressources, préservation de la biodiversité, aménagement durable : autant de défis qu’il faut relever pour atteindre une sobriété heureuse. La comptabilité des collectivités ne doit plus être simplement financière, mais plus que jamais écologique et climatique.

Quel est le rôle que peut jouer l’ingénieur en chef pour accompagner ces transitions ?

L’acteur public doit en permanence se réinterroger sur ses pratiques et ses politiques publiques pour répondre au mieux à des enjeux sociétaux qui évoluent en permanence : par exemple comment une collectivité, qui en a la compétence peut appréhender le caractère fluide et mouvant des enjeux de mobilités croissantes, sur des périmètres de plus en plus étendus qui s’affranchissent des limites institutionnelles ? Comment cela se traduit en terme organisationnels, managériaux ou de politiques publiques ? L’ingénieur en chef accompagne chaque jour l’élu dans la formulation et la mise en œuvre de son projet politique, auprès de ses collègues d’équipe de direction générale, administrateurs ou conservateurs. Il déploie pour cela une compétence d’intelligence organisationnelle pour positionner sa collectivité dans un système d’acteurs territorial performant qui lui permette d’améliorer sans cesse le service rendu aux citoyens et usagers. Il doit savoir piloter et évaluer les politiques publiques qu’il a en charge en repartant de l’usage et en suscitant la participation et l’initiative citoyenne. Il contribue ainsi quotidiennement au renforcement de la citoyenneté dans son territoire. Cette intelligence organisationnelle suppose également de savoir distinguer les moments où l’on doit impulser et animer les coopérations territoriales de ceux où l’on doit en être un contributeur actif, sans les piloter. Dans les deux cas, il s’agit de mobiliser l’ingénierie du territoire tel que l’écosystème de la recherche. Nous le voyons en ce moment plus que jamais, le rôle du manager territorial se situe aussi auprès des élus dans la gestion des incertitudes, de la complexité et de l’ambiguïté : il doit anticiper au mieux, puis gérer les situations d’urgence (plan de continuité puis de reprise d’activités) dans tous leurs aspects (urgences sanitaires, sociales et humaines, économiques, juridiques, environnementales…). Il doit contribuer ensuite à tirer des enseignements de ces situations afin d’améliorer la résilience de sa collectivité et de son territoire.

Quel regard portez-vous sur l’action des collectivités pendant cette crise sanitaire ?

Les collectivités, et particulièrement les agents qui en constituent la force vive, ont non seulement « tenu bon » pour continuer à assurer le service public vital (mise en place des plans de continuité d’activités) mais ont également été plus loin en termes managériaux (avec le télétravail soudain généralisé), d’initiative et d’innovation, de mobilisation solidaire : le Conseil départemental de Seine Saint Denis a par exemple réouvert l’une de ses cuisines centrales, pendant le confinement, habituellement destinées à la restauration dans les collèges pour préparer et distribuer, en partenariat avec des associations caritatives locales des repas pour les personnes les plus modestes. Le Conseil régional Sud Provence Alpes Côte d’Azur à rapidement mis en place en partenariat avec la Banque des Territoires un fond destiné aux entreprises en difficultés du fait du confinement (chute du chiffre d’affaires), qui a été abondé par de nombreuses collectivités territoriales… Alors qu’elles semblent parfois engluées dans les procédures administratives, cela témoigne de l’agilité possible des collectivités. La crise provoquée par le Covid-19 est également un point de départ pour l’action des collectivités territoriales en remettant au centre les notions d’efficacité et de résultats au bénéfice des usagers et citoyens : elle inaugure de nouvelles façons de faire et démontre que le changement est possible.

L’ingénieur en chef saura être le catalyseur d’une intelligence collective au service du « monde d’après » : identification, analyse et traitement collectif des initiatives et des solutions mises en œuvre, décryptage des réussites et des échecs en vue d’une amélioration continue, instauration d’un débat démocratique avec les élus et les citoyens pour identifier les « futurs désirables », prise de recul pour co-construire avec l’ensemble des agents un horizon commun.

Propos recueillis par Julien Prévotaux

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