Réalisée à partir d’une recherche documentaire et de 33 entretiens avec des chercheurs, experts, collectivités ou représentants syndicaux, cette étude vise d’abord à guider les managers pour qu’ils puissent décider de lancer, ou pas, des projets IA. Elle leur livre aussi une série de recommandations et de points d’attention à avoir, notamment au regard de la qualité de vie et des conditions de travail des agents. Perrine Riaza-Wallet et Loona Coulon, toutes deux élèves administratrices territoriales et co-autrices de cette étude, racontent la démarche et ce qu’elles en retiennent.
Pourquoi avoir eu envie de travailler sur le sujet de l’Intelligence artificielle (IA) et du management ?
Loona Coulon : Le sujet de l’IA était déjà ciblé par l’Observatoire de la MNT. J’y suis allée car j’avais envie de monter en compétences sur ce sujet qui va bouleverser les organisations de travail, et qu’aucune collectivité territoriale ne peut ignorer. Il me semble que quel que soit son poste, un futur cadre dirigeant doit avoir un avis sur les orientations qu’il souhaite donner à ses équipes sur ce sujet.
Perrine Riaza-Wallet : Je partage ce point de vue. C’est un sujet complexe, qui nécessite un regard critique, une réflexion… Qu’il faut amorcer sans attendre.
Comment est construite cette étude ?
PR-W : Elle est en deux parties. Dans la première, nous avons voulu quelque chose de pragmatique pour les managers : nous leur proposons douze questions à se poser avant de lancer un projet IA. L’objectif est de donner des clefs pour savoir où l’on va, comment, pourquoi. La seconde partie, consacrée aux conditions de travail, est basée sur des entretiens avec de chercheurs, spécialistes, organisations syndicales, et collectivités – qui ont expérimenté l’IA, ou pas. Cette partie est plus approfondie car le sujet de l’impact de l’IA sur les conditions de travail et la santé mentale est aujourd’hui peu traité… Alors qu’il est très important !
LC : L’idée n’est pas de pousser à lancer des projets IA, mais plutôt à donner des outils et des pistes de réflexion aux managers pour décider de les lancer, ou pas.
La première partie est construite autour de la notion de discernement. Pouvez-vous décrire cette notion ?
LC : Ce document vise à donner une capacité à juger les choses et à aborder cette question de manière éclairée… D’où cette notion de discernement.
PR-W : En effet, l’IA a de multiples aspects. Oui, elle bouleverse les compétences, mais elle facilite aussi certaines tâches. Certains projets nous ont montré qu’elle avait une vraie plus-value dans certains domaines, comme dans la détection des fuites d’eau ou la réduction du gaspillage alimentaire. Notre document vise donc à aider les managers à comprendre l’IA pour choisir de l’utiliser, ou pas, toujours au regard de leurs objectifs. Notre propos, c’est que l’IA est un outil : elle peut être la solution, mais pas toujours !
Quels aspects négatifs de l’IA abordez-vous dans cette étude, notamment sur la qualité de vie et les conditions de travail ?
LC : Certains sont évidents : la crainte de réduction des effectifs, d’une évolution voire de la transformation profonde des métiers. L’IA, en prenant en charge les tâches certes répétitives mais qui jouaient le rôle de pauses cognitives, peut aussi provoquer une intensification du travail. On peut aussi penser à une potentielle perte de compétences et de sens, à force de déléguer des tâches. Et nous explorons aussi d’autres risques plus généraux : la protection des données, la question de la souveraineté – celle liée au stockage des données, mais aussi celle de l’usage des données par des entreprises basées aux États-Unis -, le risque de biais discriminatoires… Et l’impact environnemental, avec sa complexité : l’IA pollue, mais peut aussi engendrer des économies d’énergie ou d’eau par exemple.
PR-W : Effectivement, l’utilisation de l’IA peut avoir pour conséquences des interventions humaines nécessitant plus de prise de décision, plus de réflexion… Et cela a des impacts sur la santé mentale. Un cerveau a besoin de pauses : les humains ne peuvent pas travailler huit heures sur des tâches exigeantes cognitivement. Cela limite les gains que l’on peut attendre en matière de productivité. C’est pourquoi, encore une fois, nous invitons au discernement : on peut utiliser l’IA, mais en connaissant les tenants et les aboutissants, les risques, et en les anticipant.
En faisant cette étude, y’a-t-il des choses qui vous ont particulièrement marquées ou étonnées ?
LC : J’ai d’abord découvert des projets très intéressants liés à l’IA : lutte contre le gaspillage alimentaire, sécurisation des agents intervenant sur les réseaux d’eau et d’assainissement par exemple. J’ai aussi été frappée par la nécessité de former les agents. En effet, parce que l’IA est grand public, on considère que tout le monde sait s’en servir. C’est faux ! Ainsi, il me semble que même dans les collectivités où il n’y a pas de projet d’intelligence artificielle, il faut de la formation – notamment car il y a ce phénomène de shadow IA : les agents l’utilisent de toute façon, de leur propre initiative.
PR-W : En effet, l’IA est en effet un phénomène de société, qui impacte tous les métiers : qu’elles l’utilisent ou pas, les collectivités sont forcément concernées. En ce sens, la première chose que je retiens, c’est le fait qu’elle doit être un sujet de pilotage porté par la direction générale, et pas un sujet technique.
J’ai moi aussi été marquée par l’aspect environnemental. L’IA pollue, certes, mais peut aussi nous aider à nous adapter. Par exemple, à Cannes, on surveille la canopée et l’état des arbres grâce à l’intelligence artificielle. Il y a aussi des IA prédictives sur les inondations, les températures… Ces projets montrent que l’IA peut avoir un très grand intérêt si on s’en sert de manière ciblée. Entre le fait d’utiliser chat GPT comme un moteur de recherche, et ne pas du tout se servir de l’IA, il y a un équilibre à trouver. C’est là-dessus qu’il faut travailler.
Voyez-vous l’IA comme une bonne chose pour le service public ?
LC : Pour moi, se poser cette question est l’équivalent de se demander si Internet est positif ou négatif. Tout est dans la nuance, et le discernement. L’IA est protéiforme, et des choses très positives comme très négatives peuvent en découler. Je pense que l’enjeu pour les collectivités est surtout de ne pas regarder ailleurs, afin de ne pas être dépassées par les évolutions.
Propos recueillis par Julie Desbiolles
