“Sens du service public : entretien sur la création du think tank”

Fonction publique

Un collectif de 15 fonctionnaires issus des trois versants de la fonction publique a lancé en octobre dernier un nouveau think tank, baptisé « Sens du service public » et destiné à être « force de propositions » en vue de l’élection présidentielle d’avril 2022.

Trois de leurs membres fondateurs ont accepté de répondre à nos questions : Matthieu Girier, DRH du CHU de Bordeaux, Noam Léandri, secrétaire général de l’Ademe, Johan Theuret, DGA de la Ville et Métropole de Rennes.

Pourquoi lancer un think tank sur le sens du service public ? Pourquoi maintenant ?

Johan Theuret

Johan Theuret : nous sommes un collectif de 15 fonctionnaires issus des trois versants de la fonction publique qui veut porter dans le cadre de la campagne des élections présidentielles un discours positif sur les services publics. En effet, depuis trop longtemps, dès l’instant qu’on parle des services publics et de leur modernisation, l’approche est systématiquement réduite à une approche gestionnaire. Lors des dernières élections présidentielles en 2017 ou en ce début de celles-ci, des candidats ne parlent que de supprimer des postes de fonctionnaires, ne voyant les services publics que comme des coûts voire des charges financières. Notre collectif souhaite donc rappeler que parler de modernisation des services publics ne peut se concevoir que si on parle missions et périmètres. Et surtout, valeurs, c’est-à-dire qu’attendons-nous de nos services publics ? Il est légitime d’avoir de fortes attentes quant au fonctionnement de nos administrations publiques, de porter une vigilance très forte à la relation aux usagers, mais ces attentions ne peuvent se résumer à des suppressions de postes. Parler des services publics engage à dire ce que nous voulons comme services publics, le maillage territorial attendu et en revenir aux principes fondateurs, à commencer par le principe d’égalité d’accès. Celui-ci, depuis plus d’une décennie maintenant, est menacé pour des démantèlements, des rationalisations qui ne portent pas leur nom et par des réformes successives qui ne s’interrogent pas systématiquement sur les vraies attentes des usagers.

De plus en plus d’organisations publiques se posent la question de leur responsabilité sociale ; cela n’est-il pas le symptôme d’une perte de sens de l’action publique ?

Noam Léandri

Noam Léandri : Non, je ne crois pas que la RSE soit le symptôme d’une perte de sens mais plutôt le reflet d’une prise de conscience. Chaque organisation publique agit dans le respect de son mandat confié par la loi ou les règlements. Cela ne doit pas l’empêcher de s’intéresser aux autres impacts ou externalités générés par son action. Par exemple, une politique publique environnementale peut avoir des impacts sociaux négatifs ou l’inverse. La responsabilité sociale dans ce cas est de réduire voire de supprimer les impacts négatifs. Plusieurs entreprises publiques se sont dotées d’une raison d’être comme la Poste. La contribution des agents à sa rédaction est un bon moyen de redonner du sens aux agents publics

La modernisation et la dématérialisation progressives de ces dernières années des services publics remettent-elles en cause leurs principes fondamentaux ?

Matthieu Girier

Matthieu Girier : La modernisation des services publics est déterminante si nous souhaitons continuer à répondre aux attendus des citoyens : l’écart en matière d’ergonomie, de simplicité, de caractère intuitif et d’instantanéité ne peut pas s’élargir entre les services fournis par l’État, les collectivités et l’hôpital et le niveau de qualité que l’on peut retrouver chez les meilleurs services dans le secteur privé. L’enjeu de notre temps est cependant de concilier la proximité digitale réclamée par certains et celle de proximité réelle que vont rechercher d’autres. À partir du moment où la notion de service public est consubstantiellement liée à l’idée de proximité, digitaliser n’est pas remettre en cause le service public : au contraire, c’est par la multiplication des canaux que nous réussirons à répondre à tous, sans que l’un des modes d’expression du service public ne soit appelé à prendre un rôle prépondérant sur l’autre.

La demande citoyenne pour une qualité de service rendu aux usagers est forte ; vous dénoncez une approche exclusivement gestionnaire mais, n’y-a-t-il pas là une exigence ferme impliquant nécessairement bonne gestion et évaluations des politique publiques ?

Matthieu Girier : La qualité du service rendu est avant tout une philosophie : se préoccuper de la fiabilité et des normes que le service doit rendre implique avant tout de se mettre à la place de l’usager pour voir sous un angle différent, tout ce que les services publics peuvent faire pour s’améliorer. Renverser la logique d’organisation, partant du terrain pour refaçonner le service, engendre parfois des économies – parce que tel ou tel processus est doublonné, ou trop long, ou soumis à trop de contrôles, bref, insuffisamment coordonné, ou peut générer des surcoûts – parce que tel ou tel aspect a préalablement été ignoré ou mal pris en compte, parce que la demande évolue et parce que les technologies mises en œuvre sont coûteuses. La bonne gestion des services publics ne doit donc pas être guidée par une exigence gestionnaire et purement financière, mais par la définition de l’approche la plus efficiente pour atteindre l’objectif fixé par le public.

Quel sera l’objectif de votre plateforme de contributions qui doit voir le jour début 2022 ? Quelles autres actions comptez-vous mettre en place ?

Johan Theuret : nous nous donnons comme objectifs d’élaborer pour le début de l’année 2022 une plateforme de propositions à destination des candidates et candidats. D’ici là, nous allons associer les personnes intéressées et motivées, consulter des universitaires et chercheurs qui nous ont témoigné une envie de contribuer, répondre aux demandes des Parlementaires et des Ministres intéressés. Nous serons aussi au rendez-vous pour réagir et commenter lorsque les candidates et les candidats à la présidentielle émettront des idées sur les services publics. Nous travaillons aussi sur l’organisation d’un évènement d’une journée permettant les échanges et de croiser regards sur ces sujets.

Propos recueillis par Julien Prévotaux

Les 15 membres fondateurs du think tank « Sens du service public » :

  • Émilie Agnoux, Directrice générale adjointe de Grand Paris Sud Est Avenir
  • France Burgy, Directrice générale des services du Centre national de la fonction publique territoriale
  • Laure De La Bretèche, Ancienne secrétaire générale à la modernisation de l’action publique
  • Delphine Cervelle, Directrice générale des services de Saint-Ouen
  • Diane Delaurens, Inspectrice des affaires sociales Fondatrice du réseau « Une Fonction publique pour la transition écologique »
  • Vincent Dubail, Ingénieur d’État au ministère de la Transition écologique et solidaire
  • Françoise Fleurant Angba, Présidente de l’Association finances gestion évaluation des collectivités territoriales
  • Matthieu Girier, DRH du CHU de Bordeaux Président de l’Association des DRH des établissements hospitaliers
  • Ludovic Grousset, Directeur général adjoint de la Métropole Européenne de Lille
  • Noam Léandri, Secrétaire général adjoint de l’Ademe
  • Francis Mangeonjean, Président de l’Association Française des directeurs de soins
  • Alexis Masse, Inspecteur des finances
  • Johan Theuret, Directeur général adjoint de la Ville et Métropole de Rennes
  • François Thomazeau, Directeur général adjoint de l’Université de Clermont Auvergne
  • Michel Yahiel, Inspecteur général des affaires sociales

 

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