Bertrand Langlet : « La contrainte issue de ce choc sanitaire va permettre d’accélérer tous les processus de mutation en cours dans les collectivités »

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Face à la gestion de la crise sanitaire liée à la propagation du Covid-19, les collectivités doivent se coordonner pour maintenir une continuité d’activité et protéger les agents. Bertrand Langlet, Directeur Général des Services de la ville d’Orléans et d’Orléans Métropole (300 000 habitants, 3 500 agents), répond à nos questions et nous fait part de son expérience.

Quelles sont les premières urgences que vous avez eues à gérer devant la crise du Coronavirus ?

Bertrand Langlet : "La contrainte issue de ce choc sanitaire va permettre d’accélérer tous les processus de mutation en cours dans les collectivités"

Bertrand Langlet

Trois urgences :

  1. Mettre en place une cellule de veille (du 1er au 12 mars), puis une cellule de crise (à partir du 13 mars 2020) ainsi qu’un plan de continuité d’activité (PCA), actualisé en temps réel au fil des mesures de restrictions annoncées par le gouvernement (PCA opérationnel à partir du 16 mars).
  2. Protéger nos propres agents par la diffusion des informations du ministère de la Santé sur les gestes barrières, par la dotation d’équipements de protection nécessaires (masques, gants, surblouses, gels, etc.) et enfin par un recours le plus massif possible au télétravail (près de 600 agents ont pu être dotés des équipements nécessaires au télétravail en l’espace d’une semaine).
  3. Au-delà de l’application des décisions gouvernementales (accueil scolaire et péri-scolaires pour les enfants des personnels soignants, interdiction des rassemblements et évènements, etc.), l’objectif a été d’accompagner les personnes les plus vulnérables, à commencer par les aînés ou encore les SDF.

Eu égard à votre type de collectivité et au territoire ? Quels sont les services publics essentiels que vous maintenez ?

Nous agissons dans le cadre des pouvoirs de police du maire en premier lieu, mais assurons également un double rôle à l’échelle du territoire de l’agglomération : assurer les missions essentielles qui incombent à la Métropole, et jouer un rôle de coordination et d’interface avec l’ensemble des communes membres de la Métropole, de manière à ce que les réponses à la crise soient le plus harmonisées possibles.

Les services que nous avons maintenus sont la sécurité, la propreté, la collecte des ordures ménagères, l’état-civil pour les actes urgents, les autorisations de droit de sols (ADS) pour les actes urgents, les interventions curatives sur la voirie et les réseaux (énergie, eau, assainissement), le portage des repas à domicile pour les personnes âgées, la délivrance des prestations sociales relevant de notre compétence, la gestion de nos foyers logements, l’accueil dans les écoles, crèches et centres de loisirs pour les enfants des personnels soignants, l’appui aux commerçants et au tissu économique local (exonération de TLPE, report de loyers pour les baux commerciaux, moratoire sur les droits de terrasses et d’enseigne, etc.).

À ce stade, dans quels domaines considérez-vous que votre organisation était prête à réagir au mieux et ce qu’il faudrait améliorer, voire créer ?

Nous avons été réactifs dans les domaines « régaliens » qui sont au cœur de nos compétences (éducation, petite enfance, sécurité, propreté, action sociale, état-civil, etc.) mais nous devons améliorer notre rôle de facilitateur, d’intermédiation et de régulation de la vie sociale en temps de crise (mise en place d’une plate-forme de participation citoyenne, activation de la réserve communale de sauvegarde, mise en relation entre les bénévoles et les besoins de la population, soutien aux associations caritatives (banque alimentaire, secours catholique, etc…), appui à certaines filières économiques pour trouver des débouchés commerciaux (maraîchage, horticulture…), soutien au réseau de la médecine de ville, etc.

Une crise est souvent révélatrice, à ce stade, qu’a-t-elle révélé sur vos forces et vos faiblesses ?

Nos forces : nous étions « armés » pour piloter efficacement une cellule de crise et déployer un plan de continuité d’activité, instruits par les crises précédentes (inondations en 2016, etc.) et préparés par des formations et exercices internes.

Nos faiblesses : n’ayant pas imaginé dans nos scénarios virtuels une crise sanitaire de cette nature, de cette ampleur et de cette durée, nous n’avons pas pu doter immédiatement tous nos agents d’outils nécessaires au télétravail ni cartographié les possibilités de réaffectation transitoire d’agents disponibles vers d’autres missions jugées plus prioritaires.

Beaucoup de citoyens et d’entreprises prennent conscience de l’importance d’un service public qui allie solidarité et efficacité, quel message souhaiteriez-vous faire passer ?

Les services publics jouent un rôle d’amortisseur social indiscutable. Ils peuvent donner le sentiment de coûter cher en temps normal, ce qui justifie la nécessité de les moderniser en permanence pour en améliorer l’efficience, mais plus que jamais ils permettent au pays de faire face à des crises de grande ampleur. Au-delà de la crise sanitaire, nous allons entrer dans une profonde crise économique, sociale et environnementale, qui va remettre en cause notre modèle même de société, davantage qu’après la crise financière de 2008. De ce point de vue, parce qu’elles sont les seules à pouvoir répondre aux besoins de proximité de la population, les collectivités locales seront plus que jamais en première ligne.

En conclusion, deux constats, l’un, négatif est que cette crise sanitaire met cruellement en lumière les carences des services de l’État : absence d’autorité réelle des préfets sur de nombreux services déconcentrés (Éducation nationale, ARS, etc.), incompétence des Agences régionales de santé dans le domaine de l’approvisionnement et de la logistique (circuit de distribution de masques et équipements de protection), incapacité à assumer certaines compétences régaliennes (hébergement d’urgence pour les sans domicile fixe…), etc.

L’autre est teinté d’espoir : la contrainte issue de ce choc sanitaire va permettre d’accélérer tous les processus de mutation en cours dans les collectivités, que ce soit en matière de modernisation interne (développement du télétravail, management libéré, etc.) ou de développement du territoire (politiques d’adaptation et de résilience en matière environnementale et sociale, priorités en matière d’investissement public, coordination locale des politiques de santé, etc.).

Propos recueillis par Hugues Perinel

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