Laurent Guyon : « Espérons que cette crise puisse ouvrir un débat sur l’évaluation du risque courant et sur les moyens à attribuer à la santé et aux services publics »

Management

Face à la gestion de la crise sanitaire liée à la propagation du Covid-19, les collectivités doivent se coordonner pour maintenir une continuité d’activité et protéger les agents. Laurent Guyon, directeur administratif et financier (DAF) et directeur du pôle Ressources et moyens du service départemental d’incendie et de secours (SDIS) du département de la Haute Garonne, répond à nos questions et nous fait part de son expérience.

Quelles sont les premières urgences que vous avez eues à gérer devant la crise du Coronavirus, eu égard à votre type de collectivité et au territoire ? Quels sont les services publics essentiels que vous maintenez ?

Laurent Guyon

Laurent Guyon

Les SDIS sont habitués à gérer les urgences et les services de secours, notamment le secours sanitaire et le secours à personnes. Ils sont donc au cœur de la crise sanitaire actuelle. En 1er lieu, il convient de préciser que le SDIS avait élaboré, en amont, un plan de continuité de l’activité afin d’identifier les services à maintenir et les moyens, notamment humains, à mobiliser coûte que coûte pour assurer la continuité du service public. L’urgence a donc été de mettre en place des mesures barrières efficaces :

  • Supprimer des réunions en direct et déployer systématiquement des visio-conférences ;
  • Revoir les effectifs des agents en centre de secours pour assurer une bonne cohérence avec les sollicitations opérationnelles ;
  • Économiser la ressource en assurant des effectifs suffisants lors du pic ;
  • Assurer une distribution des protections individuelles (masques…) ;
  • Rédiger les procédures opérationnelles pour sécuriser les interventions ;
  • Mettre en place les dispositifs médicaux pour répondre aux préoccupations des agents ;
  • Organiser le télétravail ;
  • Et enfin, s’assurer du paiement des salaires, des vacations des volontaires et des factures.

Aujourd’hui, dans quels domaines votre organisation a-t-elle été la plus réactive face à cette crise ? Vous semble-t-il pertinent d’en améliorer certains, voire d’en créer ?

Comme précisé, le PCA nous a aidé à être prêt et à réagir au mieux :

  • Dimensionnement des équipes en centre de secours ;
  • Protection du centre d’alerte ;
  • Mobilisation des services médicaux internes ;
  • Maintien des effectifs et de la continuité pour la pharmacie, la mécanique, les magasins, la logistique opérationnelle.

Malgré des stocks de matériel convenablement dimensionnés, il reste indispensable d’avoir une gestion économe pour durer le plus longtemps possible sans connaitre le moment où nous pourrons être réapprovisionnés. Le débit des connexions informatiques pour le télétravail et l’adaptation des logiciels métiers devraient être améliorés.

Une crise est souvent révélatrice, à ce stade, qu’a-t-elle révélé sur vos forces et vos faiblesses ?

Pour les forces, l’anticipation, la mobilisation de tous les agents – y compris les administratifs et techniques qui ont fait part d’une grande disponibilité pour épauler leurs collègues opérationnels en cas de besoin -, leur motivation pour travailler à distance et leur ouverture aux innovations.

Pour les faiblesses, il s’agira d’un constat assez général. Malgré tous les efforts que l’on peut faire, les messages internes ou à destination de la population ont du mal a être compris et appliqués. En dépit des répétitions et de la multiplication des vecteurs, une partie des publics visés ne comprend pas – ou ne veut pas comprendre  – et n’applique pas les consignes. Il y a également des faiblesses pour faire comprendre, dans certains cas de figure, le fait que l’on ne connait pas la durée de la crise et que toutes les ressources (humaines, matérielles, numériques) doivent être économisées et utilisées avec parcimonie. Une partie de la population, en interne comme en externe, a du mal à faire passer l’intérêt général avant les intérêts particuliers et personnels malgré la culture diffusée.

Beaucoup de citoyens et d’entreprises prennent conscience de l’importance d’un service public qui allie solidarité et efficacité. Quel message souhaiteriez-vous faire passer ?

Comme tous les messages diffusés aujourd’hui, les personnels soignants, les pompiers et tout ceux qui assurent l’approvisionnement et le bon fonctionnement des fonctions vitales du pays sont au cœur de la tourmente et prennent des risques tous les jours : aidez-les en respectant le confinement ainsi que les mesures barrières.

Réfléchissez, n’écoutez pas les fake news. Ne vous comportez pas bêtement et égoïstement. Respectez les consignes des autorités… Agir autrement nuit gravement à l’efficacité des services et à la sécurité de la population.

Enfin, un coup de gueule d’abord pour ensuite terminer sur le motif d’espoir. Je voudrais que tous ceux qui, au début, n’ont pas respecté les mesures barrières, ceux qui ont fait des provisions (pâtes, farines, d’essence…) ayant entrainé des risques de pénurie alors qu’il n’y avait aucun risque, ceux qui volent du matériel médical pour leur usage personnel ou pour les revendre et enfin, ceux qui répandent sur les réseaux des virus encore plus nuisibles que le Corona, réfléchissent deux minutes sur ces comportements qui mettent en péril la santé de leur concitoyen et le contrat social. Je souhaite à ceux qui récidiveraient une punition à la hauteur de leur bêtise.

Les motifs d’espoir. Il est évident que cette maladie sera vaincue. L’enjeu, aujourd’hui, est d’éviter que tout le monde tombe malade en même temps. Nous espérons que cette crise permette d’ouvrir un débat sur l’évaluation du risque courant et sur les moyens à attribuer à la santé et aux services publics (le juste moyen pour couvrir juste le risque courant). Nous aimerions également qu’elle permette de réfléchir aux moyens de couvrir les risques non courants en organisant les réponses en amont, qu’elle permette de se questionner sur la localisation des moyens de production et des modes d’approvisionnement, qu’elle permette de réfléchir en interne aux organisations sur les méthodes permettant de produire en consommant le moins de ressources possibles car nous ne sommes pas certains que demain ces ressources seront encore disponibles (ressources naturelles, rejet de CO2, ressources fiscales, ressources humaines, moyens matériels, ressources numériques). Nous espérons ouvrir un débat sur la production des richesses, sur la taille du gâteau à produire, sur les méthodes de production, sur la répartition des parts entre tous les convives, sur la participation des clients à la constitution de la recette.

Dans cette crise, nous nous apercevons que pour chaque difficulté rencontrée, il existe deux ou trois opportunités d’amélioration pour le futur.

Propos recueillis par Hugues Perinel

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