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La « désirabilité », une échelle pertinente d’attractivité des territoires

Publié le 4 août 2022 à 9h20 - par

Entre les habitants des différents territoires (métropoles, ruralité, périurbain…), l’écart des modes de vie rend la compréhension difficile. Le 12 juillet 2022, la délégation aux collectivités territoriales et à la décentralisation du Sénat a auditionné le journaliste-essayiste Jean-Laurent Cassely, co-auteur d’un ouvrage sur la France d’aujourd’hui.

La "désirabilité", une échelle pertinente d'attractivité des territoires

Depuis le milieu des années 1980, la société s’est métamorphosée en profondeur ; nous sommes désormais à l’ère services, de la mobilité, de la consommation, de l’image et des loisirs. Dans cette France nouvelle, chacun ignore ce que fait l’autre et l’écart entre la réalité du pays et les représentations dont nous avons hérité est abyssal, constatent Jean-Laurent Cassely et Jérôme Fourquet dans « La France sous nos yeux ». La délégation aux collectivités territoriales et à la décentralisation du Sénat souhaitait en savoir davantage sur ce portrait de la France contemporaine à travers ses territoires. Quelles sont les conséquences sur la concurrence territoriale, alors que les territoires ressentent un « exode urbain » depuis la pandémie ? Comment, par exemple, éviter que la multiplication des résidences secondaires ne soit un frein pour les habitants qui cherchent une résidence principale ?

« Il y a beaucoup de controverses sur ce qu’est la France d’aujourd’hui. Notre intuition était que l’échelle pertinente d’attractivité des territoires serait la désirabilité », a expliqué Jean-Laurent Cassely lors de son audition du 12 juillet 2022. Au-delà de l’aspect économique, il existe un imaginaire de loisirs : les gens attendent une certaine ambiance du lieu où ils ont envie de vivre. En cela, les inégalités entre territoires se sont renforcées ; on pourrait parler d’une « France de l’ombre » qui s’oppose à celle de la lumière, qui brille grâce à des villes de plus en plus agréables à vivre. On assiste aussi aujourd’hui à une recomposition du marché immobilier (sur la côte Atlantique, le littoral…). Jean-Laurent Cassely estime que « la France des petites villes, des pavillons individuels prend sa revanche après Covid » et « qu’il y a un rééquilibrage dans la représentation qu’on se fait de ces territoires ». Ainsi, une forme d’« esthétique » du périurbain s’est développée ces 30 dernières années et les jeunes qui ont grandi dans la France des lotissements et des pavillons les apprécient. D’où un contraste entre l’avis généralement émis sur ces territoires périphériques et ce que les gens y vivent.

Par ailleurs, un paradoxe se posera dans les prochaines années, entre les aspirations à la vie pavillonnaire d’un nombre croissant de Français et le non-étalement urbain (résidentiel, de loisirs…). La voiture, par exemple, reflète un fossé culturel. Dans les grandes villes, les jeunes ne passent même plus leur permis de conduire. « Les écarts sont tels qu’on peut se demander si la France qui n’a pas de voiture peut comprendre celle qui la prend tous les matins… », s’interroge Jean-Laurent Cassely.

La réalité des territoires est très complexe. Distinguer les métropoles qui se ressemblent, des métiers et des modes de vie qui se ressemblent, identifier les quartiers populaires de grands ensembles et les territoires de périphérie peu denses, les petites villes et leur couronne de pavillons, la ruralité, a du sens. Mais, en analysant les résultats électoraux en fonction des modes de vie (alimentation, automobiles, manières d’habiter, rapport à la mixité…), deux groupes principaux se dessinent : les grandes villes reflètent la majorité présidentielle et la Nupes, tandis que le Rassemblement national est renforcé dans les territoires peu denses.

On constate une fracture entre des activités et des types d’individus qui parfois ne se fréquentent pas ; les réalités sont très territorialisées. Jean-Laurent Cassely note une recomposition des représentations liées aux types de territoires : les « perdants » d’il y a quelques décennies (campagne, ruralité, petites villes) sont en train de prendre leur revanche. L’arrivée d’une population qui a vécu dans les grandes villes, a des enfants et cherche une certaine qualité de vie amènera une forme de mixité sociale et il en sortira probablement un nouvel intérêt pour ces territoires, estime Jean-Laurent Cassely. Sous l’influence de certains projets comme les tiers-lieux, ces zones vont se transformer et les habitants auront des attentes différentes de celles des années 80 (écologie, alimentation, agriculture…).

Il estime aussi que, pour que ces territoires soient « vivables », la notion de « faire ensemble » a plus de sens que celle de « vivre ensemble ». Le territoire lui-même est facteur de cohésion (on est attaché au lieu où l’on a grandi), ce qui est positif pour l’avenir ; il n’y a pas de fatalité pour l’image, bien que certains territoires ne partent pas avec les mêmes chances. Enfin, il faut conserver un certain équilibre. L’étalement urbain à la française depuis une quarantaine d’années ne peut pas continuer, il faudra habiter le territoire autrement. Toutefois, pour Jean-Laurent Cassely, « la maison individuelle n’est pas forcément le diable incarné du développement urbain, c’est le mono-fonctionnel (uniquement du résidentiel, du parc d’activités, du commerce…) qui crée une ville pas très belle ni agréable à vivre ». Il ne faudra pas tomber dans la caricature inverse : la densification absolue, dans des îlots urbains toujours plus denses…

Marie Gasnier