Les intercommunalités face à la crise : entretien avec Gilles Carpentier, directeur de l’agence de développement Caux-Seine

Intercommunalité

Caux-Seine agglomération réunit actuellement 50 communes frontalières avec la communauté urbaine Le Havre-Seine Métropole et la Métropole de Rouen et compte près de 80 000 habitants. La Société publique locale Caux Seine développement est un guichet unique permettant de répondre et de s’adapter rapidement aux attentes des entreprises du territoire.

La communauté d’agglomération Caux-Vallée-de-Seine a fait le choix en 2016 de transformer son agence de développement économique en société publique locale (SPL). Pouvez-vous nous expliquer les raisons de ce choix ?

C’est pour accélérer et amplifier le développement économique du territoire que les élus intercommunaux et communaux des 6 communes les plus peuplées du territoire ont décidé, en 2015, de confier à une société publique locale (SPL) leur action en matière de développement économique à coût constant. Je dis à coût constant car les 32 salariés de l’entreprise sont tous issus des services communaux et intercommunaux qui intervenaient jusqu’alors dans le domaine.

L’intérêt de confier leur action à une seule et même entité était de se doter d’un outil agile et réactif pour faire face aux défis futurs : agile car le statut de société commerciale de droit privé donne une souplesse de gestion que ne permet pas toujours les règles de fonctionnement d’une administration ; réactif, car la SPL est devenue un guichet unique permettant de répondre et de s’adapter rapidement aux attentes des entreprises du territoire. Elle contribue à la création et l’entretien de tout un écosystème favorable au bon fonctionnement de l’économie locale, dans une perspective de marketing territorial autant endogène qu’exogène.

Le rôle de la SPL est en effet tout à la fois de contribuer au maintien des entreprises dans la circonscription de ses sept actionnaires que d’inciter des entreprises tierces à venir s’y implanter. Ce qui s’explique dans la mesure où le territoire a longtemps vécu de la production industrielle, pétrochimique et chimique, qui représente 36 % de son PIB (contre 12-14 pour la moyenne nationale) alors même qu’on s’attend à une baisse de ses activités à moyen ou long terme, du fait de la transition écologique.

Bien que l’usine Exxon présente sur son sol soit, en taille, la 2e de France et l’une des plus grandes d’Europe, on sait par exemple que son activité va diminuer dans les années à venir. D’où l’intérêt de réorienter l’économie locale en mettant l’industrie au service de la transition écologique et de l’économie verte et en développant l’économie tertiaire pour créer à terme l’équivalent de 5 000 à 10 000 emplois diversifiés. D’autant qu’une telle réorientation contribue à la féminisation des emplois sur le territoire et incite ainsi davantage les familles à s’y implanter, grâce à une politique touristique par ailleurs ambitieuse. Tandis que la commune de Caudebec-en-Caux accueille déjà les croisiéristes, la ville de Lillebonne a un riche patrimoine gallo-romain qu’il s’agit de valoriser pour les années à venir. Or, un tel cercle vertueux entre ces différentes politiques n’aurait pu si vite se créer sans l’action de la société. Celle-ci est le bras armé d’une stratégie globale qui permet au territoire d’être résilient.

Quelles étaient les différentes missions confiées à la SPL au moment où la crise sanitaire a explosé ?

Il faut savoir que Caux-Seine agglomération fait 80 000 habitants et compte 50 communes frontalières avec la communauté urbaine Le Havre-Seine Métropole et la Métropole de Rouen. Sa localisation rend nécessaire pour elle de se démarquer de ses voisins, afin d’assurer sa survie économique. Ce que contribue à faire la SPL en gérant au total 14 contrats de délégation de service public en in house (ou quasi-régie) pour ses actionnaires. Ces contrats structurent l’action de la société autour de 4 volets complémentaires.

Le premier vise à assurer la conversion d’une zone industrielle de 1 500 hectares comptant 9 SEVESO – dont 7 en seuil haut – en capitalisant sur ses points forts : cette plateforme industrielle est assez unique, dans la mesure où son infrastructure permet d’accueillir de l’industrie lourde. Ce que seuls 2 ou 3 territoires peuvent faire en France. Il faut en effet savoir que la région Normandie est la première région énergétique du pays, ce qui est un atout pour le développement de l’économie verte. D’ailleurs, le territoire de Caux-Vallée-de-Seine bénéficie déjà d’un investissement de 250 M € pour la production massive d’hydrogène par l’entreprise H2V – dont air liquide est devenue actionnaire à 40 % – dans le cadre de ce qu’on appelle l’Axe Seine. Le territoire est en outre labellisé par le ministère de la Transition écologique depuis 2018 et par l’ADEME pour son action au titre de l’économie circulaire (seuls 15 territoires le sont en France).

Le deuxième volet consiste à gérer les matières premières et les flux d’entrée et de sortie sur le territoire.

Le troisième à faire la jonction entre l’emploi et la formation, grâce au travail partenarial de la SPL avec la Maison des compétences. Il s’agit ici d’aider les entreprises à recruter les talents dont elles ont besoin pour se développer et prospérer tout en luttant efficacement contre le chômage.

Le quatrième et dernier volet permet à la SPL de contribuer à l’aménagement des zones d’activités. Elle s’occupe à ce titre de la recherche des terrains futurs dont ses actionnaires auront besoin pour mener à bien les opérations et de la gestion des compensations environnementales et agricoles le cas échéant. Mais elle aide également les commerçants à se développer. Ce point est très important pour les communes actionnaires. À cette fin, 3 agents travaillent sur l’animation des associations de commerçant : 1 manager centre-ville et 2 animateurs commerce. Ils sont chargés d’accompagner les associations de commerçants à se professionnaliser, en les aidant par exemple à créer un « market place » ou en gérant un système de « chèques cadeaux ». Ce qui est très utile depuis les premiers confinements.

Justement, le choix d’une SPL vous paraît-il rétrospectivement judicieux face à la crise ?

Face à la crise, les élus ont aussitôt choisi d’utiliser la SPL. Le fait que le Conseil d’administration soit composé de membres de l’agglomération et des maires des 6 communes centres a permis de prendre des décisions très rapides.

De mars à avril 2020, la société a pu très vite faire le diagnostic de l’impact de la situation en contactant 440 entreprises, tous secteurs confondus. Cela a permis d’identifier celles qui étaient aidées par l’État et les CCI et celles qui avaient besoin d’aide, de façon à leur apporter une réponse personnalisée, puisque les besoins ne sont pas les mêmes pour les secteurs logistique, commerce, services, ESS, agricultures, tourisme, notamment d’affaires, etc.

Sur la base de ce diagnostic, la SPL a organisé une réponse en 24 actions articulées en 3 temps.

  • Temps 1 : elle a géré l’urgence, en complément de l’État et des CCI, pour faciliter le report d’échéances financières. L’agglomération a, entre autres, exonéré ou reporté le loyer des entreprises ESS ou non locataires de ses propriétés domaniales pour 2 mois ; exonéré partiellement commerçants et artisans de 25 % de la redevance ordures ménagères ; versé intégralement ses subventions 2020 aux acteurs de l’ESS ; participé au fond de solidarité régional ; accompagné les porteurs de projets dans le cadre d’une campagne de financement participatif avec un budget dédié de 40 000 € ; ou fait connaître l’intégralité des dispositifs existants à toutes les entreprises du territoire.
  • Temps 2 : il s’est agi d’accompagner la relance de l’économie locale, en finançant des chèques cadeaux valables sur le territoire ; en aidant les commerçants à se convertir au « click & collect » grâce à son marketplace ; en mettant en place une conciergerie ; en lançant des campagnes de communication à destination des particuliers et opérateurs de voyage (fluvial/affaire) ; en animant les réseaux locaux d’associations de commerçants ou encore en identifiant les besoins en main d’œuvre des différentes filières à la reprise.
  • Temps 3 : il s’agit depuis de tirer les enseignements de la crise, en menant une réflexion sur la résilience du territoire ; en renforçant les partenariats avec la CMA et les CCI en vue de la reprise et en intensifiant le déploiement du numérique sur son sol, entre autres pour faciliter l’accès de tous au télétravail.

Fabien Bottini, Consultant qualifié aux Fonctions de Professeurs des Universités

Posté le par

Recommander cet article