Carole Ziem : Nous devons nous réinventer et comme le dit Bruno Latour “si on ne profite pas de cette situation incroyable pour changer, ce serait gâcher une crise”

Management

Carole Ziem est directrice des Affaires culturelles de la ville de Fontenay-sous-Bois, Présidente de l’Association des Directrices et Directeurs des Affaires culturelles d’Île-de-France (ADAC IDF) et Vice-présidente de la FNADAC. Elle répond à nos questions sur la gestion de crise du Covid-19 et la fin progressive du déconfinement.

Quelles sont, dans le domaine de la culture, les questions particulières que pose, en termes de RH et  d’organisation, la fin progressive du déconfinement ?

La période a été complexe pour tout le monde. Même si les services culturels n’étaient pas considérés comme un service prioritaire, il était important de conserver un lien avec les équipes dans ce contexte et trouver un rythme de travail à distance avec des outils numériques, peu performants voire parfois inexistants. De nombreuses collectivités ont développé des ressources en ligne, des cours d’enseignements artistiques à distance lorsque cela était possible.

Il était nécessaire de trouver de nouvelles façons de travailler et s’assurer de conserver un lien avec les habitants et les usagers.

En termes de RH, il s’agit désormais d’accompagner la reprise progressive des services culturels, en appliquant, lorsqu’ils existent, les protocoles sanitaires. Le plus important, rassurer les agents afin de leur assurer les conditions nécessaires à la reprise (équipements de protections individuels, aménagement des espaces sécurisés, matériel permettant de désinfecter les surfaces, etc.). C’est aussi, organiser le temps de travail, avec celles et ceux pour qui les conditions de reprise sont possibles et trouver de nouvelle modalités de travail entre distanciel et présentiel. Comment se réinventer dans les modes de fonctionnement et le rapport aux publics dans un contexte inédit, où nous cheminons en marchant ? Comment retrouver la dynamique d’équipe avec les gestes barrières ? Et lorsque toute l’équipe n’est pas sur site ?

Cela appelle à beaucoup d’écoute et de résilience de la part de l’encadrement, des équipes afin de permettre une reprise progressive de l’activité dans les meilleures conditions.

Une crise est souvent révélatrice. À ce stade, qu’a-t-elle révélé sur vos forces et vos faiblesses ? Dans quels domaines considérez-vous que votre organisation était prête à réagir au mieux et ce qu’il faudrait améliorer, voire créer ?

La crise a exacerbé les modes de fonctionnement, bons ou moins bons, avant confinement. Elle a aussi créé de beaux moments de solidarité, permettant aux uns et aux autres de s’engager auprès des publics les plus en difficultés, de se rapprocher des associations, de s’investir dans les initiatives locales, de prendre conscience de ces métiers dits « invisibles » et des conditions de travail du corps médical. Pour le secteur culturel, c’était aussi prendre la mesure de la fracture numérique et/ou du manque d’agilité des outils numériques, des familles, tout comme des agents territoriaux.

Cela a permis aussi de souligner le besoin de développer le télétravail, sachant qu’avant la crise, de nombreuses collectivités n’étaient pas ou peu favorables au travail à distance. Cela a créé de grandes frustrations pour les équipes qui très volontaires, n’étaient pas équipées pour agir efficacement.

La communication durant la période de confinement me semblait nécessaire afin de conserver le lien avec tous les agents, tout comme avec les habitants. Certaines collectivités prises de cours par l’urgence des organisations à mettre en œuvre notamment avec les services prioritaires, n’ont pas trouvé le temps de donner d’information aux agents, de valoriser les actions mises en place… alors que d’autres s’en sont emparées, parfois au quotidien, avec des newsletters aux agents, des réunions de direction en ligne, favorisant ainsi la circulation des informations et la prise de décision.

Cela m’invite à penser, qu’il est indispensable de conserver ce lien, de trouver de nouveaux modes de communication, d’échanges tout en étant attentif à ne pas multiplier les supports en distanciel afin de faciliter l’accès et la compréhension de l’information.

Il s’agit aussi, de repenser le rapport au travail, de se doter d’équipements performants afin de favoriser le travail à distance, revoir les procédures internes pour les fluidifier, faire évoluer les postures, faire confiance, développer l’intelligence coopérative. La période a aussi permis à certains agents d’apprécier l’équilibre vie privée/vie professionnelle.

Ces différents constats doivent favoriser une prise de conscience des gouvernances afin de repenser la place des agents dans leur capacité à agir.

Une reprise progressive doit aussi s’accompagner d’une cellule d’écoute permettant aux agents de pouvoir s’exprimer sur leur vécu s’ils le souhaitent.

Nous n’avons pas fait de pause, nous devons nous réinventer et comme le dit Bruno Latour : « si on ne profite pas de cette situation incroyable pour changer, ce serait gâcher une crise ».

Beaucoup de citoyens et d’entreprises prennent conscience de l’importance d’un service public qui allie solidarité et efficacité. Quel message souhaiteriez-vous faire passer plus particulièrement ?

La solidarité et l’efficacité, ne devraient-ils pas être l’ADN des collectivités ? Nous avons plus que jamais besoin de renouer avec le territoire, avec ses acteurs, sortir des postures de sachant, hors sol, descendantes, pour être plus à l’écoute des citoyens.

Je plaide pour un service public inclusif, agile, innovant, identifié comme ressources, laissant place à l’expérimentation.

La solidarité est aussi en direction des artistes, bon nombre d’entre eux se retrouvent en grande difficulté. Plusieurs collectivités, comme Fontenay-sous-Bois, ont une politique culturelle ambitieuse, engagée et ont souhaité les soutenir, valoriser leurs créations, leurs actions, payer leurs coûts plateaux lorsque le report n’était pas possible.

Rappelons-nous les principes fondamentaux, et notamment le principe de mutabilité, ou d’adaptation, il s’agit bien d’organiser les services publics en s’adaptant aux évolutions de l’intérêt général, et donc aux besoins de la collectivité.

Enfin, concernant le secteur culturel, nous déplorons un manque de positionnement clair du ministère de la Culture, un discours flou n’aidant pas toujours à se projeter dans l’avenir et à s’assurer que la place de la culture et son développement seront préservés.

Faisons en sorte que la culture ne soit pas une fois de plus la variable d’ajustement des finances publiques…

Avec l’ADAC IDF et la FNADAC, nous œuvrons pour accompagner les élus, tous les élus et le gouvernement à travers leurs services déconcentrés, afin de tendre à plus de transversalité, plus d’échanges, au service de nos territoires, des artistes, des habitants.

Nous en appelons de nos vœux, réinventons-nous ensemble !

Séverine Bellina et Hugues Perinel, Réseau service public

 

ADAC IDF et FNADAC

Dans le cadre des deux associations, nous avons développé nos plateformes collaboratives et organisons de nombreuses visioconférences afin d’accompagner autant que possible les Directrices et Directeurs des Affaires culturelles des collectivités, échanger sur les pratiques, les idées, les outils. Ce fut l’occasion pour les membres de l’ADAC IDF d’évoquer, avec l’équipe de la DRAC, le Guide des mesures d’urgences, avec la FNADAC et la Présidente de l’ANDEV d’en faire de même sur l’articulation culture / éducation, avec l’ABF sur l’impact du protocole et l’organisation de la lecture publique, etc.

Nous sommes très heureux, que cette période inédite nous ait permis de redynamiser les réseaux des DAC. Ces échanges nous ont aussi permis de nourrir nos réflexions afin d’accompagner au mieux nos collectivités. Au-delà de la crise sanitaire, nous poursuivons ces rencontres en distanciel.

Plusieurs rendez-vous sont déjà prévus avec le Syndicat des Personnels de Direction des Conservatoires (SPEDIC), le SNDGCT, la FNCC, etc.

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