Pascale Bourrat-Housni : « Le service public a montré sa capacité à tenir le choc dans ce contexte »

Sanitaire et social

La crise sanitaire et le confinement ont fait avancer la réflexion sur les avantages et les inconvénients du travail à distance dans le secteur social. Selon Pascale Bourrat-Housni, il va falloir repenser toute l’organisation du travail dans le temps et l’espace. Entretien avec la Directrice adjointe de la DASES (Direction de l’Action sociale, de l’Enfance et de la Santé) de la Ville de Paris.

Quelles sont, avec votre expérience, les questions particulières que pose, en termes de RH et d’organisation, la fin progressive du déconfinement ?

Comme pendant toute la période du confinement, le sujet le plus délicat est celui de la conciliation entre continuité du service public et vie personnelle des agents. La question de la garde des enfants a été un sujet majeur pour beaucoup d’entre eux et elles et le fait que les écoles aient ouvert quelques jours, voire quelques heures, par semaine n’a pas facilité leur activité professionnelle, ni à distance ni sur site.

En Île-de-France, l’autre sujet majeur est celui des transports. Malgré les mesures sanitaires clairement rappelées, tous les voyageurs ne les respectent pas et l’espacement entre eux et elles est difficile à respecter sur certaines lignes, ce qui génère beaucoup d’angoisse.

Une crise est souvent révélatrice. À ce stade, qu’a-t-elle révélé sur vos forces et vos faiblesses ? Dans quels domaines considérez-vous que votre organisation était prête à réagir au mieux et ce qu’il faudrait améliorer, voire créer ?

J’ai été impressionnée par la capacité de mobilisation des agents pour assurer des distributions de masques à nos partenaires (près de 3,5 millions depuis début mars 2020). Des collègues se sont portés volontaires alors qu’il n’était pas évident de bien se protéger, compte tenu de l’afflux des représentants d’établissements médico-sociaux. Notre service logistique a été d’une efficacité remarquable pour ces opérations qui nécessitaient des précautions en terme de sécurité – rappelons que des soignants se sont fait attaquer et voler leurs masques au tout début de la crise – de même que pour acheminer les équipements de protection individuelle dans nos centres de santé et établissements de protection de l’enfance. Cela a favorisé une coopération accrue entre les sous-directions en charge des politiques publiques grâce à l’aide apportée par la sous-direction de la santé et par les directions sociales de territoire.

En ce qui concerne les faiblesses, nous avons eu du mal à assurer la continuité du service public pour plusieurs raisons. Dans le secteur de l’enfance, les services de l’État (PJJ, tribunal pour enfants, répartition nationale des MNA…) se sont retirés nous laissant seuls à assurer l’accueil de mineurs, et parfois de jeunes plus âgés. Notre équipement informatique était insuffisant pour permettre, à de nombreux agents, d’effectuer un travail à distance dans des conditions correctes.

Notre organisation est prête à faire face aux crises qui se sont multipliées depuis les attentats de 2015. Nous avons mis en place une véritable organisation de gestion de crise avec une risk manager dédiée. La création d’un véritable service, ou d’une mission dédiée, rattaché à la direction me paraît indispensable tant il est essentiel que le cadre de l’action soit clairement défini et communiqué à tous les niveaux de l’organisation.

Cette période a montré, s’il en était besoin, l’agilité, la capacité d’adaptation et la résilience de beaucoup de nos organisations. Comment prolonger, choisir et valoriser les idées innovantes ou les démarches collectives spontanées ?

Comme beaucoup de nos collègues d’autres collectivités, nous sortons de cette période à la fois fatigués et plus soudés. C’est important de maintenir cet état d’esprit même si l’attribution de primes à certain(e)s et pas à d’autres fait vite revenir des tensions…

Nous encourageons les retours d’expériences aux différents niveaux de notre organisation. Nous en avons fait un récemment en présence de l’Inspection générale de la ville qui nous a permis d’exprimer les questions éthiques auxquelles nous avons été confrontés et a favorisé le partage d’expérience avec un peu de recul sur la crise elle-même.

Nous avons conscience que cela a fait avancer la réflexion sur les avantages et les inconvénients du travail à distance dans le secteur social et qu’il va falloir repenser notre organisation du travail dans le temps et l’espace.

La dimension collective du travail a été difficile à maintenir du fait des limites informatiques évoquées plus haut et c’est un sujet qui est désormais bien à l’agenda de l’ensemble de la collectivité parisienne.

Beaucoup de collègues ont changé complètement leur mode de travail pendant cette période. Un infirmier en charge de la prévention dans un CeGIDD est allé, par exemple, pratiquer des tests PCR dans les Ehpad et autres établissements. Il est essentiel de tenir compte de cette capacité d’adaptation et de mobilisation des un(e)s et des autres pour l’avenir qui leur donnera certainement envie d’évoluer dans leurs fonctions.

Beaucoup de citoyens, et d’entreprises, prennent conscience de l’importance d’un service public qui allie solidarité et efficacité. Quel message souhaiteriez-vous faire passer plus particulièrement ?

Le service public a montré sa capacité à tenir le choc dans ce contexte. Chaque soir j’applaudissais aussi bien les soignants que les collègues éboueurs qui passaient relever nos poubelles. Ces dernières années, beaucoup de critiques ont été émises à l’encontre des fonctionnaires. Comme le relevait Sylvain Tesson dans sa magnifique chronique sur l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière dans Le Monde, des métiers ouvriers ont montré leur importance dans ce contexte, comme celui d’aménager des espaces et des meubles. Il peut paraître superflu d’avoir ce type de métiers dans une organisation et quand il y a une crise, on en mesure toute l’importance.

Enfin, un regret. Nous avons eu beaucoup de mal à avoir une visibilité sur les distributions de masques faites par l’État et la région sur le territoire parisien. Nous avions raisonné de notre côté en privilégiant les établissements dont nous avons la responsabilité totale ou partagée avec l’ARS (Ehpad etc.). Vu depuis les arrondissements, l’ensemble a donné l’impression d’être assez confus… C’est dommage.

Propos recueillis par Séverine Bellina et Hugues Perinel, Réseau service public

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