Le bien commun au secours du service public : coopérer et coproduire

Administration

Dans cette rubrique nous vous proposons, chaque vendredi, une synthèse des interviews d’acteurs locaux que nous avons réalisées pendant le confinement pour WEKA. L’idée est d’en extraire une analyse autour de thèmes que nous avons identifiés comme importants pour les actrices et les acteurs publics locaux.

Aujourd’hui nous avons souhaité ajouter un regard extérieur à ces interviews, celui de Christian Olivérès, ancien DG de collectivités et observateur attentif de l’évolution du monde territorial, afin de comprendre comment la crise interroge plus globalement le service public même.

Un service public sclérosé

Christian Olivérès, ancien DG de collectivités et observateur attentif de l’évolution du monde territorial
Christian Olivérès

La France est rentrée en gestion de crise sanitaire et en confinement avec un service public cristallisé dans la norme, le contrôle et l’approche gestionnaire. Défini et contrôlé par des fonctionnaires, il s’enfonçait dans son technicisme qui l’éloignait d’ailleurs de la transparence et de la démocratie.

Depuis des décennies, et selon des évolutions bien connues, le service public s’était en effet installé dans un positionnement archaïque oubliant l’un de ses principes : celui de la mutabilité. Or, c’est ce même principe qui permet d’assurer le bien commun, eu égard aux évolutions de ce dernier et dans la capacité du service public à se réajuster en fonction des besoins des populations. C’est ensuite à la gouvernance publique de s’adapter.

Un bien public évolutif

Pendant ce temps, la définition du bien commun sur les territoires, elle, continuait d’évoluer. Ce qui fédère la qualité de vie sur un territoire, c’est cela le bien commun. Aujourd’hui, il se définit par la qualité de vie, la praticabilité de la ville, les mobilités douces, l’écologie, la supportabilité de l’homme sur les territoires, etc.

La crise a replacé l’action et l’innovation au cœur de l’action publique

La situation de crise a changé la donne. Cela résulte moins d’une volonté délibérée que d’une convergence entre la proximité des services et la réalité de terrain qui ont forcé à sortir des rapports de pouvoir politiques. Concrètement, les services ont travaillé et agi. Les politiques ont eu l’intelligence de suivre. Il en est résulté des trésors d’initiatives fondées sur l’intuition, la coopération et repoussant, contournant la norme.

Les espoirs et les pistes de transformation du système

La culture du résultat et de l’expérimentation, l’élévation générale du niveau d’éducation ainsi que les effets de l’horizontalité dans laquelle baigne les nouvelles générations (numériques, réseaux sociaux) ont fait bougé la base ethnologique de la société française. La capacité au dialogue, l’émergence de nouveaux profils en politique depuis plus d’une décennie, issus de la société civile, l’évolution des valeurs et de ce qui fait sens, autour notamment des enjeux environnementaux, permettent l’arrivée de nouveaux élus et de nouveaux agents.

Aujourd’hui les collectivités locales sont animées par une majorité de bac + 5, tout comme la société civile et les élus.

Pendant la crise, nous avons vu des élus locaux incarnant une nouvelle posture et de nouvelles prises de responsabilités, en assumant par l’expérimentation sur leurs territoires, leurs responsabilités. Il est de moins en moins rare de voir des agents interpeler leurs élus sur leur manque de vision environnementale, etc.

Il n’y a pas de monopole du service public sur le bien commun. L’essentiel est que le service répondant aux besoins des populations soit rendu. Si on veut sortir correctement de la crise et se préparer efficacement pour l’avenir il y a une mise à plat de ce qui fait société à envisager. Notre société ne peut se contenter d’un face à face entre le monde de l’économie et le monde du sociétal. Face à cette approche binaire et datée, la société civile, qui aura été déterminante dans la gestion de cette crise par respect des consignes, solidarité, entraide ou encore assistance n’est pas ou peu concernée. Et c’est d’autant plus inquiétant qu’une grande partie de cette société civile a été animée par les « premiers de corvée » qui avec la reprise vivent un sentiment fort, une fois de plus, de dévalorisation et d’oubli…

Dans ce contexte, l’Administration au sens large du terme, a une responsabilité de premier plan pour écouter, inventer et proposer aux politiques. Nous allons devoir naviguer en dehors de ce que nous connaissions depuis quelques temps à savoir la norme, le « process », les schémas directeurs et les RGPP dont le seul objectif réel était la maitrise voire la réduction des volumes financiers.

L’administration publique doit jouer son rôle de coordination et prendre ses responsabilités. C’est exactement ce qui s’est développé sur certains territoires pendant la crise. Il faut l’amplifier et en faire le moteur du service public. On sortirait ainsi de la posture normative et de contrôle prise par l’administration publique depuis quelques années pour renouer avec l’impulsion, selon des modalités nouvelles bien évidement, que nous avons connu dans les années 80.

La coproduction doit toucher tous les échelons et notamment l’échelon central. C’est fondamental. La proximité locale a de nouveau démontré toute son efficacité pendant la crise mais la notion d’agrégation centrale aussi. Simplement cette régulation centrale doit se faire dans le dialogue et de manière cohérente entre les échelons. Il faut donc dépasser la question des compétences, la question institutionnelle, pour se recentrer sur la coproduction concrète entre les échelons. Des exemples étrangers sont inspirants, notamment l’Allemagne. Pourquoi ne pourrait-on pas, par exemple, avoir en France une conférence sur les financements des collectivités locales ?

Justement par rapport à l’adaptation, modification, création des « biens communs » qui se sont avérés indispensables pour notre fonctionnement et notre construction sociale, ce qui compte ce n’est pas la confrontation à laquelle nous sommes des habitués entre centre et périphérie, leadership et dépendance, normes et responsabilités national et local, ou encore territoires et centralité.

La vraie question est de trouver les modes de coopération positifs et responsables entre ces entités produisant, offrant les biens communs, et qui ne sont pas seulement les organismes publics ? Est-ce que la nouvelle responsabilité des puissances publiques au premier rang desquelles l’État (non régalien) est de se coordonner, de se répartir les actions et de ne plus se poser a priori la question des compétences ? Car se poser la question des compétences c’est faire revenir le concert des débats faussement juridiques masquant les questions de pouvoirs qui depuis maintenant plus de 20 ans bloquent l’évolution de l’appareil public dans notre pays ?

Enfin, la formation des acteurs locaux, dont les agents, constitue un enjeu majeur. Cela n’est pas nouveau mais toujours aussi important. Cette formation devrait reposer sur quatre piliers :

  • Retravailler la relation entre l’agent et l’élu en fonction de l’approche territoriale ;
  • La conception des stages est à revoir ;
  • Faire rentrer la société civile et le secteur privé dans les formations ;
  • Redonner toute sa place à l’international et à la capacité d’attention à ce qui se passe ; ailleurs, avec un focus particulier sur l’Europe.

Propos recueillis par Séverine Bellina et Hugues Perinel, Réseau service public

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